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Une Enfance allemande : La Quête

Fatih Akin dévoile son nouveau long-métrage : Une enfance allemande : Ile d’Amrum, 1945, dont la sortie est prévue dans les salles obscures le 24 décembre 2025. Déclaration d’amour à l’île éponyme, le film propose une tranche de vie au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale, vue par les yeux d’un enfant dont l’innocence est perpétuellement menacée par les adultes, mais aussi par l’inaltérable temps qui passe au sein d’une nature parfois généreuse, parfois cruelle. Le scénario est autant étonnant que des plus simples : Nanning, douze ans, part en quête de pain blanc, de beurre et de miel à offrir à sa mère, dévastée par la mort d’Adolf Hitler, dont elle était une fervente partisane, et qui refuse de se nourrir. Le réalisateur y dépose un message de paix surprenant et envoûtant, une ode à la communication et à la solidarité entre les hommes, à l’abolition des frontières superficiellement dressées et opposant les peuples et les communautés, jusqu’à les déchirer en leur propre sein. Un film parfait, dans le fond comme dans sa forme. C’est l’un de nos coups de cœur du FIFFH 2025. 

Amrum est une parenthèse dans un monde en crise. C’est aussi un film consacré à l’attente. L’attente de la fin de la guerre, l’attente d’un enfant sur le point de naître, l’attente d’un fils pour son père parti sur le front. Tandis que l’Europe retient son souffle et que le destin de l’Allemagne nazie paraît sur le point de basculer au profit des Alliés, le cycle naturel de l’île se poursuit, inexorable. En dépit de la paix apparente sur ce bout de terre un peu éloigné du nœud constitutif des tensions, les cicatrices sont présentes, la méfiance et l’hostilité jamais très loin. Même par le biais de cette petite communauté dont l’existence entière semble tournée vers le travail et le moyen de subsister, les interrogations identitaires nauséabondes perpétrées par Adolf Hitler ont traversé les flots pour se déposer sur la grève. La question du territoire, d’abord. Même un gamin de Hambourg se retrouve étranger aux insulaires, et révèle une fracture, un schisme de surcroît, profondément ancré dans l’esprit de certains des habitants du village. Pour les enfants — mêmes “aryens” —, premières victimes de l’ostracisme affiché des adultes, les leçons sont dures à encaisser, comme celle du rejet : “On est tous l’étranger de quelqu’un.”  

Dans le monde très particulier de descendants de baleiniers prompts à écarter ceux qui ne sont pas nés à Amrum, la parole de l’autre est scrutée, perpétuellement sujette à la méfiance. Tout étranger au-delà de la famille deviendrait presque infréquentable, et le long-métrage pointe ainsi ce système malade à force d’être piégé dans un cercle vicieux. Le cœur du pays lui-même se noie tellement dans sa haine, que les nationaux se déchirent entre eux, paradoxe même du nazisme qui fait prévaloir son zèle infatué, envers une patrie pourtant bouffie d’auto-détestation. Même les opposants à la cause du Führer ne tendent pas vers le mieux, et considèrent les rejetons des SS comme corrompus d’office par les principes du national-socialisme. Toutefois, l’obsession concernant les lignées générationnelles ne vaut pas grand-chose, confrontée à la vraie vie, la mort, la pêche, l’exploitation laborieuse des sols. 

@Dulac

La Seconde Guerre mondiale n’est pas uniquement synonyme de champs de bataille, de camps de concentration ou de séquences de couvre-feu mettant en valeur les actions de la Résistance. Amrum propose autre chose. Porté par une bande-son planante et en harmonie avec la houle cernant l’île allemande, c’est très rapidement une ode à la nature qui se déploie au fil des scènes. La vie se poursuit, loin des zones envahies et des plaines dévastées. Pas de bombardements aériens malgré le passage inquiétant des avions, pas de claquements produits par des milliers de bottes en marche. La nature est omniprésente, omnipotente, et les personnages qui gravitent sur ses chemins ou ses plages ne prennent aucune importance démesurée à l’écran. Ils déambulent en silence, dans les paysages bleutés, mis en exergue par des plans parfois surréalistes, qui occupent tout l’espace ; nourriciers, prompts à faire oublier les horreurs qui se déroulent ailleurs. Au vert-de-gris des officiers, on préfère ici contempler les rouleaux d’écume, les champs cultivés, la brume du Nord ou un soleil doux et attirant. Le drapeau nazi planté devant la maison de famille de Nanning apparaît comme une tache étrange, voire carrément anormale, dans cet environnement : il n’a pas sa place. Le film rend également hommage au monde animal, dont chacun des représentants paraît escorter le parcours, la quête de Nanning. Tous portent en eux un symbole, une épreuve, une étape significative pour le petit en perte de repères. 

@Dulac

Le casting du film est enfin pour beaucoup dans sa réussite, avec des incursions heureuses comme surprenantes : Diane Kruger, dure et abîmée par la vie, est par exemple tout à fait convaincante en paysanne fatiguée et intransigeante. Mais c’est bien la performance de Jasper Billerbeck, incroyable dans un rôle pourtant exigeant et tout en nuances, qui fait l’admiration par sa maturité autant que par son jeu spontané et vivant. Pris dans la tourmente et cherchant désespérément un ancrage dans un pays en proie au déchirement, son incarnation de Nanning est bouleversante. Petit garçon sans cesse amené à s’aventurer du côté des adultes, ses ambitions sont tout compte fait bien modestes : aider sa mère, en lui apportant un maigre bout de réconfort et beaucoup d’affection. Il poursuit le plus vieil apprentissage du monde : celui de trouver sa place parmi la nature et auprès des animaux, comme auprès des autres hommes. Il faut savoir à qui accorder sa confiance, et de qui ne pas s’en laisser compter. Il faut savoir prendre, mais aussi savoir laisser. Tuer pour la subsistance, et se souvenir du prix à payer pour manger, se réchauffer, continuer à vivre jour après jour. Considérer le vivant, jusqu’à ses plus infimes représentants. 

Les personnages du film, tous très soignés, mettent en exergue les efforts de Nanning : son courage, son sacrifice — au risque d’y perdre la vie —, sa détermination et sa générosité. Avec lui, les spectateurs sont interrogés, remués, confrontés à la mort, qui effectue une percée jusque sur l’île, menaçante et rappelant en permanence la précarité de l’existence de tous. Il s’agit enfin, pour ces protagonistes, de regarder leur présent et leur avenir prochain dans les yeux. Quand certains préfèrent le suicide, d’autres tombent dans une léthargie tranchante, allant jusqu’à couper les liens avec leurs plus proches, et rendant toute interaction douloureuse. 

@Dulac

Malgré certaines scènes difficiles et ce bout d’Histoire pénible à affronter, Amrum apporte un message d’espoir. Les guerres menées par les hommes restent bien vaines face à la beauté de l’horizon, aux lignes immuables de la terre et de la mer, et au vol des oiseaux migrateurs, comme la promesse d’un retour à la vie. Dans cette Allemagne en déroute et, de fait, vivant une transition sociale inédite et capitale pour son futur, les valeurs humaines telles que l’amitié, l’amour, et le respect de son prochain peuvent survivre, et bouleverser les destins que l’on croyait établis. Amrum est un film très important, et un hymne à la vie. Une leçon sans prétention, mais cruciale, sur la simplicité et l’importance de persévérer à chercher le bonheur partout, même là où on ne l’attendait pas. Surtout là où on ne l’attendait pas. 

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