Invitée dans le cadre du Festival du Film de Fiction Historique 2025, Maud Wyler est une actrice française engagée et magnétique, que nous avons eu la chance de rencontrer pour un entretien hors des sentiers battus. Ayant interprété plusieurs figures historiques (Marie-Antoinette, Joséphine Bonaparte et Laurence Chirac), elle s’est volontiers confiée au sujet des déconvenues comme des bonnes surprises de sa carrière de comédienne. Nous tenons à la remercier très chaleureusement pour cet entretien passionnant, et nous vous invitons à la retrouver dans la série Carême, aux côtés de Benjamin Voisin, diffusée sur Apple TV+.
Je vous ai découvert quand j’avais seize ou dix-sept ans, dans Vertige, qui était votre premier film…
Woaaah… mais j’adore !
Je crois qu’il est sorti en 2009 et je l’avais vu en 2010. C’était l’époque où je téléchargeais les films avant de les acheter parce que je n’avais pas un rond, et je les regardais en streaming pour voir s’ils valaient le coup, avant d’éventuellement chercher dans les Disc King si je les trouvais en DVD !
C’est de très bonne guerre de télécharger illégalement ! Vertige, c’est Gaumont, et je pense que vous n’avez mis personne à la rue. *rires*
J’avais été marquée par ce film, qui n’est pas exempt de défauts certes, mais qui m’avait vraiment plu. Je trouvais ça audacieux comme sujet, comme décor, comme thématique, et je trouvais que vous creviez l’écran. Je voulais vraiment en parler avec vous, et que vous m’expliquiez comment vous êtes arrivée sur le projet, comment ça s’est passé, le tournage, vos souvenirs… Qu’est-ce que vous en avez gardé comme expérience ?
Vertige c’est un chapitre que j’ouvre, et sur lequel je pourrais parler plusieurs jours. Moi, à ce moment-là, je sors du Conservatoire National, donc dans un cadre avec une formation classique. Et puis mon agent me parle de ce casting, du film qui ne s’appelait pas encore Vertige mais Ferrata. Il me dit : “Voilà, je pense que c’est pas pour toi, faut pas que tu y ailles.” C’étaient mes premiers castings, et on ne me donnait pas le scénario à lire, donc l’acteur doit aller se présenter sur la foi de… rien en fait : sur un titre de film. Le réalisateur n’avait pas fait grand-chose et n’était pas référencé, et moi je dis : “Mais attends, y’a quelque chose qui m’intéresse là-dedans.” Mon agent m’avait dit que c’était un film de genre. Moi, je connais assez mal, je suis assez peu spectatrice de ce genre-là, mais, pour sortir de mes trois ans de formation classique (voire plus parce qu’avant ça j’avais fait d’autres écoles), j’étais curieuse. C’est là d’où vient mon mal. *rires*. J’ai donc décidé d’y aller. Je travaille la scène, dont une où mon personnage se retrouve au fond d’un trou, elle doit hurler, elle a la jambe en sang. Et contre l’avis de mon agent à ce moment-là — alors que je sors du conservatoire, que j’ai vingt-cinq ans et qu’un acteur normalement constitué écoute son agent —, je suis allée au casting. Quand je suis arrivée, il n’y avait que des mannequins, autour de moi.

Je me suis dit : “Ah ouais, ils veulent vraiment faire un film très léché esthétiquement, je ne vais pas du tout correspondre à ça.” Et en même temps, je me dis que j’ai rien à perdre et j’y vais à fond. Pendant le casting, le réalisateur me montre les photos qu’il a prises du vide là-bas, de la montagne. Il attend de voir ma réaction. Moi, j’aime bien la montagne, une personne de ma famille vit en Suisse, donc je trouvais ça plutôt chouette. Il voit que j’ai pas peur et il me dit okay. Pour une des étapes de sélection, qui n’était pas la partie “jeu”, on m’a emmenée face à un mur d’escalade. Et on m’a dit : “T’as vingt secondes pour monter.” J’avais jamais fait d’escalade de ma vie. Bon, je suis un peu fière, et je trouvais ça hyper agréable. Je suis montée en moins de vingt secondes. Et ça s’est bouclé comme ça. Après, le film était très compliqué parce que c’était un film de commande. À ce moment-là, les producteurs de Gaumont voulaient des projets comme ça, avec de l’action. Le film n’appartenait donc à personne, c’était un projet comme ça, pour mettre dans un catalogue, et ce n’était même pas vraiment non plus le film du réalisateur, ce n’était pas son scénario. Jusqu’au bout, jusqu’en promo, personne ne le revendiquait vraiment. Sauf qu’en tant qu’acteur, on y va, et pour le coup en plus, avec tout son corps. On met en jeu notre physique et on apparaît à l’écran, donc on porte la chose. Et c’était ça qui était finalement assez douloureux sur ce projet. J’ai appris énormément. Pour vous dire, je vais vous avouer quelque chose. C’était mon premier tournage, et j’avais une vingtaine de jours à faire, ce qui est beaucoup pour une première expérience. Je rentrais dans ma chambre d’hôtel, je fermais la porte, et je m’effondrais en pleurs. Tous les jours.
À cause de la pression ?
Il y avait effectivement une pression physique, parce qu’on était à flanc de falaise. Moi, j’ai fait un malaise, je suis tombée dans les pommes, j’ai fait de l’hypothermie, je suis allée aux urgences et le médecin m’a dit : “Il faut absolument que vous soyez davantage habillée, vous êtes en haute montagne.” Je lui ai dit : “Bah non, mais je joue un film, et puis ça se passe sur un jour, donc je suis obligée de garder le même costume.” J’étais aux prises avec mes limites physiques, mais aussi parce qu’il y avait une certaine dureté entre les gens sur le plateau. Il y avait parfois même un peu de malveillance. Tout le monde venait là, et tout le monde en voulait. Il y avait vraiment des rivalités qui rendaient ça vraiment, vraiment dur. Et puis je me suis dit d’ailleurs en sortant de ce film : “Si c’est ça le cinéma, c’est pas grave, je ferai autre chose, j’aime le théâtre et je ne ferai plus ça.”

Vous étiez tout de même satisfaite du rendu du film quand vous l’avez vu, par la suite ?
Je lui trouvais une efficacité, mais pour ce qui était de la fin avec cette espèce de conclusion qui se voulait un peu étude sociologique, je la trouvais très dangereuse ; de dire tout d’un coup : “En Europe de l’Est, y’a encore des individus comme ça”. En fait, c’est raciste, ça ne va pas du tout. J’étais fâchée avec ça, mais j’étais admirative pour tout le travail de l’image, avec une plus-value apportée, vu que tout a été tourné en décor naturel.
Où avez-vous tourné le film, d’ailleurs ?
À côté de la frontière italienne, dans les Alpes. Finalement, ce projet m’a quand même formée, et m’a appris beaucoup de choses. Parce que moi, je me suis fait peur sur ce film. C’est très bien d’en parler, parce qu’en fait, ça m’a constituée pour l’avenir. Je me suis dit : “Mais Maud, on te dit que là, pour ce plan, ce serait vraiment très fort que tu sautes par la fenêtre. Ça ferait vraiment un très beau plan, ce serait très bien pour le cinéma”, est-ce que je saute ? Parce que, sur Vertige, c’était une cascadeuse qui devait tourner pour la scène du pont de singe qui s’écroule. Il y avait quatre caméras, c’était un one shot, une seule prise à prendre. Et puis, le jour-même on me dit : “Ben en fait, ce serait mieux si c’est toi qui le fais, comme ça, on peut faire un plan rapproché, etc.” Avant d’aller tourner, j’avais mon téléphone portable et je dis à la maquilleuse que j’aimais beaucoup : “Voilà le numéro de mon copain si jamais il m’arrive quoi que ce soit.” Tu vois le délire ?
Oui, vous n’étiez vraiment pas sereine…
Aujourd’hui, cette scène dans le film, je ne peux pas la regarder. J’ai pris conscience du danger dans lequel je m’étais mise, en le voyant. Et je me dis, mais quelle folie. Après coup, la cascadeuse m’a dit : “Tu as eu le bon réflexe, parce que tu as ramassé tes jambes. Si tes jambes étaient restées inertes et que le pont de singe s’était accroché sur tes pieds, tu allais être arrachée en deux par le poids du truc.”

Mais c’est incroyable ce que vous êtes en train de nous raconter, c’est dingue !
Et elle me dit ça après coup. Donc, en fait, j’ai eu un réflexe qui m’a sauvé la vie, mais personne ne m’avait briefée avant… Et si tu veux, le film, il se faisait comme ça, dans une zone grise. On nous disait : “Oui on a des guides de montagne qui sont là”, et puis on a tout de même commencé par nous enlever les casques, malgré les chutes de pierres possibles, parce que ça ne faisait pas assez “cinéma”. Cette zone grise, comme ça, entre les deux, est propre au cinéma. Il s’y passe des choses dangereuses et dont on ne parle jamais, surtout en promo… Donc, je peux vous en parler là, librement. C’est une décision personnelle que j’ai prise, et je prends la responsabilité de ça. Aujourd’hui, on a besoin de vrais récits, pour le bien commun.
Est-ce que vous avez tout de même pu, au cours de votre carrière, vivre des temps forts aussi constructeurs que celui-ci, qui ont pu vous réparer et vous guérir de cette expérience-là, et qui vous ont redonné foi dans le cinéma ?
Très belle question ! *rires* Oui, plein de fois. Ce métier est très particulier parce qu’on change d’expérience et on change de collègues constamment. Parfois, sur des projets où j’en attendais peu, j’ai appris tellement dans la tendresse et dans la bienveillance… Certains films m’ont aussi vraiment politisée. Quand j’ai travaillé sur Low Life, un film de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, on passait la journée dans des squats, à Lyon. J’ai rencontré des jeunes militants sur le droit des migrants, sur le droit au logement. Ça m’a formée complètement en tant que citoyenne. C’est une énorme chance, et je n’ai pas fini d’apprendre. Une fois, j’ai fait un film sur un déni de grossesse… C’est un luxe suprême : à chaque fois, c’est un nouveau sujet d’étude. De la même manière, quand, historiquement, je joue Marie-Antoinette, ou que je joue Joséphine Bonaparte, ça me permet d’avoir une autre lecture de l’Histoire, et de pouvoir comprendre et surtout de façonner mon libre arbitre. C’est une chance, c’est un luxe d’avoir cet espace-là, et je vais même dire que c’est une responsabilité, parce que ça doit être rendu. Moi, je me sens privilégiée et d’une certaine manière, aujourd’hui, je pense que l’acteur doit faire sa part dans l’espace politique. Parce qu’on n’a aucune excuse. On a le temps, on a l’énergie pour apprendre. Des gens ont pris le temps d’essayer de nous l’enseigner. On doit être curieux et on doit rendre cet enseignement dans le débat public. À partir du moment où on a une tribune publique comme j’ai là, par vous, alors je me sens responsable. Parfois même coupable. Et cette culpabilité, elle m’intéresse, parce qu’elle vient me déplacer de mes acquis et de mes privilèges. Cette ouverture à l’autre m’apprend tellement, en réalité. J’ai l’impression de sortir en ce moment d’un très long sommeil. Et je me dois de faire ma part pour aider ceux qui sont moins visibles, pour relayer des voix qui sont opprimées. Voilà. Il y a une très belle phrase de Gisèle Vienne, qui est une metteuse en scène, et qui dit : “Le courage encourage le courage.” Et je crois assez à ça.

Vous me parlez de politique, et on sait à quel point l’Histoire est très politisée. Nous sommes justement dans le cadre du FIFFH. Quel est votre rapport à l’Histoire ? Est-ce que c’est une matière qui vous plaisait, et est-ce qu’une époque historique vous parle, vous plaît, dans laquelle vous aimeriez encore interpréter un personnage ?
En fait, c’est marrant parce que, forcément l’Histoire, quand on est enfant, elle nous arrive par le biais scolaire, donc par l’Éducation nationale. Moi, j’étais toujours extrêmement surprise. Il y avait des pans entiers de l’Histoire que je ne comprenais pas, comme la décolonisation. La guerre d’Algérie, je crois qu’on y a passé à peine deux heures. Je me souviens physiquement de la place où j’étais à ce moment-là, dans mon cours au lycée, quand, tout d’un coup on a étudié la décolonisation française. Et je ne comprends rien. Je me dis : “Note pour plus tard, se pencher sur ça”. Aujourd’hui, de toute façon, l’Histoire nous rattrape. Typiquement, on voit bien maintenant les montées de haine, de racisme et d’antisémitisme, qui prennent racine après-guerre, donc c’est pas tellement loin de nous. Des témoins sont encore vivants, et il faut aller les interroger. C’est notre devoir et aussi, je pense, celui des cinéastes d’aller un peu gratter là. Parce que, si je me penche sur l’histoire du décret Crémieux, par exemple, pourquoi on n’en parle pas aux élèves français ? Voilà, j’aimerais bien un film sur le décret Crémieux, ça m’intéresserait beaucoup. *rires* Je ne serais certainement peut-être pas actrice dans ce projet, mais je serais la première spectatrice pour aller voir ce film, c’est évident oui.
Et y a-t-il un autre personnage historique que vous rêvez d’incarner ?
J’ai ça en tête depuis longtemps, pour des raisons un peu étranges… j’avais ce truc de Calamity Jane.
Énorme ! Ça vous irait tellement bien !
*rires* Et en même temps, ça m’intéresse parce que j’avais lu les lettres à sa fille. Comme elle était une tueuse, elle l’avait fait adopter par une famille de fermiers. Et elle passait la voir quand elle le pouvait, de loin, sans s’en approcher, pour s’assurer qu’elle allait bien. Tout ça m’a posé des questions inouïes, sur ce qu’on décide de faire de sa vie et dans l’intime. Et de toute façon, chaque personnage qui peut faire trembler l’idée qu’on a d’une Amérique libre me plairait.
Un dernier mot ? Qu’est-ce que vous avez ressenti quand on vous a proposé de venir au FIFFH ? Vous avez été étonnée, enthousiasmée ?
On me l’avait déjà proposé justement, étant donné que j’avais joué Marie-Antoinette. Et là, alors que j’avais en plus incarné Laurence Chirac et Joséphine Bonaparte, je me disais qu’il fallait absolument que je le fasse, notamment pour ce qu’on est exactement en train de faire, c’est-à-dire de pouvoir dialoguer, avec vous, dialoguer avec le public, d’être disponible pour ça. C’est ma chance.

Laquelle de ces trois femmes historiques avez-vous préféré incarner ?
J’ai l’impression que c’est Joséphine Bonaparte, justement à cause de ce qu’elle raconte. Le fait qu’elle arrive de Martinique, qu’elle veut être plus parisienne que les Parisiennes, parce qu’elle est aux prises avec le pouvoir… Marie-Antoinette aussi a fait ce trajet, mais elle s’est quand même maintenue dans une forme d’enfance à tout prix. Joséphine, avec toute la grâce possible, mais aussi avec sa violence, elle pose des questions sur ce que c’est qu’être une femme à ce moment-là. À cause de Joséphine, je pense que nous, les femmes d’aujourd’hui, en tout cas en France, nous en pâtissons encore. Parce qu’elle a tenu tête d’une certaine manière, jusque dans l’humiliation face à Napoléon. Lui a instauré par la suite le Code civil, qui restreint le droit des femmes, qui les empêche d’avoir un compte en banque, de travailler et de pouvoir bénéficier de leur salaire. L’influence de Joséphine, par son irrévérence vis-à-vis des hommes, du monde masculin, a fait beaucoup de mal. Là, pour moi, il y a un nœud sur lequel on est encore. Simone de Beauvoir en parle dans Le Deuxième Sexe, on est encore aux prises avec ça. Donc oui, je pense que j’ai encore quelque chose à faire avec elle. Ce qui m’amuse aussi, ce n’est pas simplement de contribuer à la propagande d’une figure, à sa réhabilitation parce qu’on l’incarne. Ça me plaît vraiment de travailler aux défauts de ce personnage-là, pour tâcher de voir ce qui est en jeu à ce moment dans sa pensée propre et dans son corps.

