Il s’agissait d’une projection très attendue lors du FIFFH 2025. Adaptant librement la biographie de Mohammed Aïssaoui L’Affaire de l’esclave Furcy, Abd Al Malik revient derrière la caméra pour présenter le film Furcy, né libre. Il dépeint le combat, durant un quart de siècle, d’un esclave déterminé à faire reconnaître sa nature d’homme libre devant la loi. Il aura à combattre la sécularité des institutions, la persévérance d’un maître tenace, et le travail forcé et ses conséquences sur sa vie et son courage ; le tout sur fond d’exploitation humaine dans les champs de canne à sucre, entre La Réunion et l’île Maurice. Loin de se présenter uniquement comme une fable moraliste d’excellente facture tirée d’une histoire vraie, l’artiste engagé a fait de ce nouveau long-métrage une arme de plus en faveur des valeurs qu’il défend, chante, écrit et filme depuis, lui aussi, au moins un quart de siècle.
Plus qu’un travail de réalisation, le film a été véritablement sculpté par Abd Al Malik. Disposant d’une vision artistique sûre et déterminée, Furcy, né libre est autant qualitatif sur le fond de son message que sur sa forme. En commençant par cette dernière, il faut tout d’abord saluer un élément souvent relégué au second plan : la qualité du son. Celui-ci ouvre en effet la porte à un autre univers, un autre temps, celui qu’il est difficile de regarder avec nos yeux de contemporains. Le paysage sonore est à la hauteur des magnifiques vues de la Réunion, celle-ci sublimée par un regard pourtant sans complaisance. Les plages et les reliefs paradisiaques sont aussi là pour mieux contraster avec la réalité des esclaves, prisonniers des contraintes qu’on leur connaît : l’indolence qu’inspirent ces peintures vivantes n’est pas pour tout le monde. Le plaisir au visionnage est d’autant plus grand, que l’île Bourbon a été trop peu abordée dans le champ de la fiction télévisuelle et cinématographique sur ce thème. Rapidement, la lumière se démarque à son tour, utilisée avec brio pour transformer chaque scène en tableau. La symbolique est partout, installée dans chaque plan, avec plus ou moins d’emphase, mais souvent avec une pertinence étonnante. Les tons d’ocre et de beige resplendissent, révélant une maîtrise réjouissante sur le plan de l’esthétique, de bout en bout particulièrement léchée. La couleur rouge, quant à elle, survient toujours à propos, synonyme de danger : une étoffe cramoisie est déposée sur le corps d’une esclave victime d’abus sexuels ; la mer entre l’île et Maurice est colorée d’écarlate par un filtre habile et rappelle le commerce sordide et mortifère qui s’y trame ; le ciel crépusculaire flamboyant augure misère et tourment.
Le projet artistique repousse les limites plus loin encore. Les champs de canne à sucre se changent en tranchées, quand les hommes sont contraints d’y patauger dans une boue persistante, subissant la faim, la soif, la peur, la mort. Une arche familière évoque à dessein celle du camp de concentration d’Auschwitz, analogie personnelle d’Abd Al Malik pour qui les malheurs de la grande Histoire ne cessent de trouver des échos entre les époques. Les hommages délicats à la culture créole, aux coutumes, aux chants et à la danse, sont à la fois de piètres et de suaves consolations, dans ce monde cauchemardesque.

Il faut enfin mentionner la bande-son composée avec soin par Bilal Al Aswad, joliment synchronisée avec l’image, et qui ne tombe pas dans la redite. La musique comme les silences sont réfléchis, soupesés afin de mettre en exergue la brutalité, la réalité froide des esclaves martyrs pour qui la vie entière est contrainte, douleur et soumission. Le film achève par ce biais de présenter une identité unique et fidèle à l’esprit de son réalisateur, animée par l’histoire qu’il développe. On n’y trouve décidément rien de prévisible : ni dans les répliques (derrière lesquelles on peut presque entendre le chant de leur auteur), ni dans les plans que l’on s’attend à voir jalonner le récit. Ainsi, Furcy surprend, ne se contente pas de respecter une mise en scène scolaire ou lassante. Le montage se démarque à son tour par une forme de modernité (mais sans incohérence) qui, loin de le faire paraître comme anachronique, s’adapte très bien au déroulement du temps de la narration. Fidèle à sa prose, Abd Al Malik est éloquent, et utilise à merveille le langage du cinéma pour rendre plus efficace l’adage célèbre : show, don’t tell, sans jamais oublier de faire preuve de lyrisme.
Le casting est aussi pour beaucoup dans la réussite du film. Les acteurs disposent d’une large place pour évoluer dans le cadre que leur propose un réalisateur visiblement inspirant. Sous son œil, ils se transforment, se réinventent, et tranchent à l’extrême avec les rôles les plus mémorables qu’on leur connaît. Makita Samba, qui incarne le personnage principal, éblouit par sa dignité et son obstination imprégnées dans des traits de plus en plus marqués par le poids des fers et de l’injustice. Romain Duris continue, par une intelligence de jeu et une aisance stupéfiante d’avocat militant, de s’inscrire comme un acteur qui compte vraiment dans le monde du cinéma français. Il laisse un souvenir émouvant, humain, très “honnêtement imparfait”. Enfin, Vincent Macaigne est peut-être l’un de ceux dont la performance est la plus mémorable. Métamorphosé en parfait gentilhomme esclavagiste, ses répliques susurrées, plaintives ou revendiquées sur un ton douceâtre proposent une vision différente, mais plus qu’utile pour ajouter de la nuance à l’ensemble.

La violence ordinaire qu’il incarne n’a pas besoin de cris, de coups, ni de mise en scène manichéenne pour percuter le spectateur. Le contrôle qu’il exerce sur sa diction et son attitude le rend diablement fascinant, et ses arguments viciés par un appel à la tradition et à la fausse affection, luciférien. Pour finir, Ana Girardot s’illustre elle aussi, grâce à un personnage tourmenté entre sa condition et celle de son compagnon. Loin de se laisser assimiler à une promesse de récompense, elle incarne la dualité et les contradictions qui agitaient son époque : amoureuse, certes, mais blanche, et ne pouvant parfaitement superposer sa compréhension et son regard à ceux de Furcy malgré tout. La fracture existe, malgré les sentiments. Surmontable, mais réelle.
On pourra terminer en mentionnant les scènes de procès, qui s’étendent considérablement, et sont retranscrites de manière à proposer une remise en contexte primordiale pour mieux comprendre les enjeux des personnages. Le système colonial, déjà capitaliste, implique la complicité de tous. Il ne s’agit pas ici de désigner les “gentils” ni les “méchants” mais plutôt de révéler les lignes d’une organisation complexe, au milieu de laquelle les appétits convergent, et les revendications se jouent de la morale comme des lois prêtant à l’interprétation. Lors de ces échanges, la composition des plans est très juste, notamment en ce qui concerne le point de distance pour filmer les visages et capter l’intensité des regards. Les séquences prennent leur temps, nous laissant apprécier la qualité des débats : la plongée immersive dans les théories du dix-neuvième siècle est absolue.

Furcy, né libre n’est pas un film d’auteur, mais bien le film d’un grand auteur, à la fois doué pour raconter des histoires, et pour relever le défi d’un incroyable mélange des genres. Film historique, film de procès, film de guerre, d’amour et, bien sûr, film totalement militant, Abd Al Malik signe une fresque importante pour le septième art, et n’aura ni à rougir ni à souffrir de la comparaison avec les œuvres de Steve McQueen ou de Simon Moutaïrou. Tout en adressant ce qui ressemble bel et bien à une déclaration d’amour à la France, il n’est pas question de filmer la resplendissante puissance coloniale qu’elle fut autrefois. Il est question de faire passer plusieurs messages, dont celui du souvenir indispensable des barbaries passées, mais aussi celui de l’espoir dans un combat difficile, et constamment d’actualité : vaincre la haine qui ne cesse d’opposer et de diviser le genre humain. L’auteur et réalisateur signe une production importante, continue de tisser des ponts entre les âmes et les esprits, et dénonce sans accabler quiconque les travers de l’humanité, proposant toujours une voie meilleure. Un film d’une extraordinaire maturité conjuguée à sa fraîcheur et qui, à son tour, pourrait bien inspirer nombre de ses spectateurs.

