Philippe Aussel est un producteur, et le président de l’APIFA (Association des Producteurs Indépendants d’Occitanie). Il a également fondé Le-LoKal en 2003 à Toulouse après avoir exercé pendant quinze ans le métier de monteur-truquiste et de responsable des effets spéciaux.
Nous avons eu la chance de pouvoir échanger avec lui, le 9 octobre dernier durant la quatrième édition du festival Animé à Aucamville, suite à sa présentation de son projet actuel, intitulé « Kesho ». Il nous a offert une nouvelle vision du métier de producteur.
Laurie Scott : Comment se déroule la diffusion du court-métrage au sein de la République Démocratique du Congo ?
Le projet de Kesho avait pour but de créer une œuvre destinée à être appréciée par des individus aux backgrounds divers et variés. Avec une portée internationale, le film parviendrait à toucher un public universel qui pourrait compatir avec les sujets clés de l’histoire ou encore se retrouver eux-mêmes à l’écran. Il n’était pas question d’activisme ou d’illustrer des critiques ciblés, mais vraiment de raconter un conte de résilience humaine globale envers des circonstances dévastatrices et difficilement arrêtables par de seuls individus.
Envisagez-vous de produire un autre nouveau projet avec l’équipe de Kesho ?
Ce serait avec plaisir, mais, pour le moment, cela reste inenvisageable. Aujourd’hui, la date de diffusion de Kesho est prévue pour dans 5 ans, mais c’est une estimation optimiste. Avec les conditions de travail sur place auxquels ils sont soumis, coupures d’électricité et manque de financement, il est difficile de l’estimer plus précisément. De plus, comme ils ne peuvent pas en vivre, ils se retrouvent à devoir maintenir un équilibre fragile entre leurs vies professionnelles et privées.
Pourquoi avoir choisi le festival Les Animés pour faire connaître Kesho ?
Une amitié plus qu’un partenariat, les membres du Lokal Prod et l’EIDOS prennent part à des festivals, tels que Les Animés ensemble depuis près de 5 ans. Entre autres, les offres d’emploi et de stages se partagent entre les équipes et les écoles partenaires. Il est satisfaisant de partager ainsi les dessous d’un métier à ceux qui apprécient la qualité d’un travail bien fait obtenu à force d’acharnement et de passion.

Mack : Quand est née votre passion pour le cinéma?
Très tôt. Juste après mon bac, j’étais régisseur général au festival d’Avignon. J’étais donc responsable technique de l’accueil des spectacles, qui étaient plutôt du théâtre et de la danse, et puis au fur et à mesure, je me suis dit « ce qui m’intéresse c’est pas le son et l’éclairage, c’est l’image ». Et du coup j’ai décidé de reprendre mes études, parce que j’avais fait un an d’arrêt pour bosser à Avignon, et j’ai décidé de faire une école d’audiovisuel que j’ai faite en deux ans puisque j’avais déjà bossé avant, et c’est là que ça m’a déclenché pour connaître les métiers de l’image et du son.
Qu’est ce qui vous inspire le plus sur le plan créatif en tant que producteur de films?
En tant que producteur, mon rôle ne se limite pas au financement : j’accompagne les réalisateurs dans la transformation d’une simple idée en un véritable film abouti. C’est là, à mon sens, le cœur de mon métier. Ce que je trouve particulièrement intéressant dans ce processus, c’est de prendre le temps de comprendre en profondeur ce que le réalisateur ou l’auteur souhaite vraiment exprimer. Ensuite, mon travail consiste à l’accompagner, à le pousser dans ses retranchements, à l’aider à aller le plus loin possible pour qu’il dispose de tous les moyens nécessaires à la réussite de son film. C’est, pour moi, l’aspect le plus essentiel du rôle de producteur.
Pourriez-vous nous dire ce qui vous a poussé à vous investir dans le projet Kesho ?
La forme de Kesho est particulièrement originale. Il s’agit de l’histoire de cailloux animés, d’apparence brute, qui aborde un sujet de fond très actuel : celui de l’ère du numérique, des voitures électriques et des téléphones à plusieurs milliers d’euros. Le premier aspect que j’ai trouvé intéressant, c’est que l’idée vient de personnes directement concernées et touchées par ces problématiques — celles de l’extraction des ressources de leur propre terre pour fabriquer des produits destinés à l’Occident. Deuxième point marquant : ces mêmes personnes parviennent à exprimer leur propos à travers des matériaux simples et symboliques — des pierres, de la terre, des fils électriques, des objets de récupération. Ils réussissent à faire passer un message fort sur l’exploitation minière et les inégalités qu’elle engendre, tout en utilisant précisément les éléments issus de ce monde qu’ils dénoncent. La thématique m’a paru particulièrement pertinente et percutante.
En tant que producteur, vous avez déjà été amené à gérer de nombreuses équipes. Comment faites-vous pour vous assurer que tout le monde travaille dans le même sens?
Le métier de producteur demande une patience énorme. Pour ma part, je fais avant tout de la création. Aujourd’hui, lorsqu’on réalise des films, on ne gagne pas vraiment d’argent : on arrive juste à se rémunérer, mais ce n’est pas un business rentable à proprement parler. On fait ce travail uniquement parce qu’on en a envie, que l’on soit réalisateur, producteur, électro, ou script. De plus, les équipes sont très soudées. Si l’un d’entre nous ne fonctionne pas bien avec le groupe — ce que l’on pourrait appeler un « canard noir » —, il ne reste plus dans le projet. Ce n’est pas une décision individuelle, mais un choix collectif de toute l’équipe. Je ne prends jamais ce genre de décision seul.
Avez-vous déjà réalisé un projet sans avoir le budget nécessaire pour y parvenir?
Je réalise très souvent des projets dont le budget est serré. Tout se construit progressivement. Le budget se constitue au fil du temps, et l’aide reçue apporte du crédit à ton projet, pas seulement sur le plan financier. Être soutenu par la métropole, la région ou le CNC donne une légitimité : certaines personnes se disent alors, « La région les suit, ce projet doit être sérieux, on pourrait examiner ce dossier». En réalité, c’est une boucle vertueuse : tes aides renforcent la reconnaissance de ton travail, et cette reconnaissance ouvre la porte à d’autres aides. C’est pour cette raison que notre structure accompagne efficacement des réalisateurs et des auteurs/autrices : nous explorons toutes les pistes, mais chaque préparation vise à rendre le dossier solide et convaincant. Si un dossier est fragile, il ne sera pas retenu. À chaque commission, sur 40 à 50 dossiers présentés, seuls 3 ou 4 sont sélectionnés. La concurrence est donc très forte. Dans le milieu artistique, il ne faut jamais abandonner face à un refus, que ce soit un casting ou autre, car persévérer est essentiel pour devenir un professionnel.

