Critique(17)

Moulin, le crépuscule d’un brave

L’année 2026 aura décidément été une grande année pour le cinéma historique. Dans le cadre de la douzième édition du Festival International du Film de Fiction Historique, nous avons eu l’occasion de découvrir la dernière production du réalisateur László Nemes (connu surtout pour avoir réalisé Le Fils de Saul). Moulin se distingue en refusant de jouer la carte du biopic traditionnel, et en se concentrant sur les ultimes jours de la vie du chef de la résistance français, tombé entre les mains de Klaus Barbie. Porté par l’acteur Gilles Lellouche dans le rôle principal — que l’on n’attendait pas forcément dans un personnage tel que celui-ci —, le long-métrage propose une vision percutante, souvent passée sous silence dans les représentations classiques de Jean Moulin. Une réussite, qui nous a laissé la durable impression d’avoir assisté à un instant de cinéma important. Analyse.

C’est avec une gravité incommensurable que le film débute, se poursuit, et terminera. Le projet d’un long-métrage tel que celui visant à retranscrire les derniers jours de Jean Moulin était ambitieux. Le réalisateur se veut absolument sans concession : cela s’annonce d’une noirceur absolue, et ne compte certainement pas ménager son spectateur, quant aux horreurs qu’il déroule sous ses yeux. La lumière concourt pour beaucoup à l’incarnation de cette chape de plomb qui ensevelit la France en 1943. Tandis que plusieurs grands réseaux de résistance tombent, se démantèlent, vivent la trahison et la sanction immédiate par la torture, la déportation ou l’exécution, Jean Moulin est plus que jamais déterminé à mener la France vers la victoire. En cela, Nemes ne cherche pas l’héroïsation à outrance. Il confie à son public la responsabilité de son savoir : celui d’avoir déjà compris à quel point une figure comme cet ancien préfet d’Aveyron et d’Eure-et-Loir fut l’une des plus importantes de l’Histoire nationale du vingtième siècle. Par son apparence bonhomme, presque banale, le “patron” est dépeint comme un homme presque absolument normal, dans une époque qui ne l’est plus guère. La discrétion, la prudence toujours de mise, la protection permanente du secret, planent dans chacune des séquences de Nemes. Les nuances de gris et de marron, les gros plans sur les visages préoccupés, les angles savamment calculés pour anticiper l’incursion d’espions ou l’arrivée d’une patrouille allemande : tout concourt pour souligner un horizon bouché, des espoirs frêles et la difficulté de concevoir un avenir réjouissant. Sous le poids d’un destin déjà en marche, l’entonnoir qui se referme et étouffe les quelques personnages mis en valeur dans Moulin se ressent sans effort par-delà l’écran. Des incarnations d’une bourgeoisie installée au travers de la  Comtesse de Forez (interprétée par une grande Louise Bourgoin) jusqu’aux gamins modestes pris dans l’étau de la répression gestapiste, nul n’est à l’abri face à la pieuvre nazie dont les tentacules palpent les corps, cherchent les failles et les béances ouvertes par la peur. 

TF1 Studio

Le casting fait justement toute la différence, et apporte un panache conséquent à un long-métrage parfois dur à regarder, et dont les arêtes coupantes ne laissent la place à aucune respiration possible. Par leur humanité, par la précision de l’interprétation, les comédiens dirigés avec brio par leur réalisateur font tour à tour transparaître leur courage, leur vulnérabilité, ou leur monstruosité. 

Après la performance remarquée et remarquable de l’acteur Félix Kysyl, qui interprétait déjà Jean Moulin dans les films de Gaulle, la teneur du défi paraissait presque impossible à relever. Gilles Lellouche, pilier du cinéma français que l’on ne présente plus depuis longtemps, représentait un choix plus qu’étonnant pour incarner le chef de la résistance. Bien qu’ayant varié son répertoire depuis un bon moment, son visage est encore largement associé à des registres très éloignés de celui proposé par Nemes dans Moulin. Force est de constater que la transformation fonctionne à la perfection bien la plupart du temps. En effet, s’il est quelquefois difficile de séparer Lellouche des autres rôles qu’on lui connaît, l’effort d’interprétation est suffisamment éloquent pour être souligné. 

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Toutefois, la performance de Lars Eidinger laisse sans voix, et en viendrait presque à voler la vedette aux autres membres de la distribution. Déjà salué dans le film Les Leçons persanes dans le rôle du capitaine SS Klaus Koch, son interprétation de Klaus Barbie dépasse absolument toutes les attentes possibles. Avec une élégance, une finesse de jeu et une viciosité rare, il parvient à la fois à faire éclater tous les clichés et les craintes que l’on aurait pu éprouver quant au portrait de l’officier, tout en apportant une composante humaine et barbare d’une profondeur à couper le souffle. Lars Eidinger est Klaus Barbie. Le réalisateur donne la part belle à son comédien, au gré de scènes d’interrogatoires et de torture d’une grande intelligence. Les pressions psychologiques qui s’enchaînent, les fausses libérations, l’acharnement à faire parler coûte que coûte un prisonnier, mais aussi le tempérament irascible de Barbie : rien n’est laissé au hasard. Nemes dévoile tout le génie d’un manipulateur chevronné, mis au service du Mal le plus intense. En passant tour à tour du velours au fer, de la conversation polie aux mutilations, des exécutions massives aux menaces isolées et désespérées. Une manière habile de révéler les sévices et l’obsession du bourreau pour les mœurs sexuelles, certaines jugées déviantes pour l’époque, d’autres relevant de l’atrocité pure et simple. Un documentaire complet en trois parties sur le procès de Klaus Barbie est d’ailleurs disponible gratuitement sur la plateforme France Télévisions. 

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Tout le soin apporté par László Nemes à Moulin est là : dans cette volonté drastique de montrer, tout, et surtout ce que l’on ne veut pas voir. Dans le grand roman de l’Histoire de France, qui préférera toujours mettre en exergue la grandeur de ses héros, il prend le contrepied, le risque de faire vaciller l’image d’Épinal que l’on se fait du personnage éponyme. C’est en assumant de dépeindre la peur d’un homme d’exception que son courage n’en est que plus décuplé. C’est par ces atmosphères sinistres, ces ambiances de cachots, une bande originale composée de chœurs glaçants et de violons inquiets par Laëtitia Pansanel-Garric, que la dignité de Jean Moulin se révèle. Par des scènes d’une cruauté difficile à soutenir, par la notion de sacrifice pour une cause plus grande, Moulin apporte sa pierre à l’édifice aux côtés des autres œuvres de 2026 consacrées à cette page douloureuse d’un passé éprouvant à regarder dans les yeux. 

Une contribution importante, un hommage soigné, et un devoir de mémoire plus que réussi.

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