À l’occasion du festival Africlap, nous avons conversé avec Houcem Slouli, réalisateur de Conditional Desire, et dont le court-métrage In Three Layers of Darkness (“Dans trois couches de noirceur”) était présenté.
D’une quinzaine de minutes, le film retrace le parcours de Ghassen, un jeune Tunisien en quête de stabilité, confronté à un labyrinthe bureaucratique pour obtenir son visa et pouvoir rester sur le territoire français.
Pourriez-vous nous dire quelques mots sur vous et nous raconter votre formation initiale ?
Depuis 2017, je travaille en freelance comme directeur de casting et assistant-réalisateur, sur des productions tunisiennes et sur des films étrangers tournés en Tunisie. J’ai collaboré avec des boîtes reconnues internationalement, comme Nomadis Images, Instinct Bleu Films, les APA [Artistes Producteurs Associés, ndlr]… et avec des réalisateurs primés comme Lotfi Achour, Mohamed Ben Attia, Erige Sehiri, Meryem Joobeur, entre autres. J’ai aussi bossé dans l’organisation de festivals, dans la communication et la mise en scène, notamment pour les JCC [Journées Cinématographiques de Carthage, ndlr], Gabès Cinéma Fen, Manarat… Puis à partir de 2021, tout en continuant l’assistanat, j’ai commencé à travailler dans la production en tant que coordinateur.
Et à un moment, j’ai eu envie d’arrêter d’attendre les fonds, et de me lancer pour de vrai. J’ai donc décidé d’autofinancer mes deux courts métrages avec le soutien de mes partenaires, la productrice Sarra Ben Hassen et le producteur Khaled Henchiri. En 2023, j’ai réalisé Conditional Desire, puis en 2024 In Three Layers of Darkness. Avec ces deux films, j’ai eu la chance de participer à plusieurs festivals : Leeds IFF [International Film Festival, ndr] (Royaume-Uni), Red Sea IFF (Arabie Saoudite), Fribourg IFF (Suisse), les JCC (Tunisie), et d’autres sélections au Qatar, en France, en Égypte, au Maroc, en Turquie, au Rwanda, au Ghana, au Congo, en Ukraine…
Aujourd’hui, je développe mon premier long métrage de fiction, A Touch of Paradise, produit par Sarra Ben Hassen, Meriem Ben Younes et Khaled Henchiri. On a commencé le développement avec le TorinoFilmLab, ce qui est une super étape dans ce parcours.
Quel est votre lien avec le cinéma et depuis quand vous y intéressez-vous ?
Depuis que je suis gamin, le cinéma fait partie de moi. À l’école primaire déjà, j’étais fasciné par ce monde-là. Même mes jeux d’enfant avec mes ami(e)s et mes cousin(e)s tournaient autour de ça, on inventait des personnages, on jouait des scènes, on imaginait comment filmer… J’ai toujours eu une sensibilité artistique. Je préférais les jeux où tu crées des situations, où tu racontes quelque chose. J’étais déjà plongé dans l’acting, dans l’idée de mettre en scène, sans vraiment le savoir. Avec le temps, c’est devenu plus qu’un intérêt, une passion, et aujourd’hui, c’est juste une évidence dans ma vie.
Comment le projet a-t-il débuté, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans ce court-métrage?
L’idée du film est née d’un besoin : celui d’être vraiment libre, comme le dit l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Le droit de circuler, de choisir où vivre, de quitter son pays et d’y revenir… bref, d’accompagner ses rêves sans être bloqué par des frontières. Le déclic est venu après une histoire qui m’a marqué : une réalisatrice tunisienne n’a pas pu obtenir un visa pour aller en France assister à la projection de son premier film, à Annecy. Son film était sélectionné, elle avait fait plusieurs demandes de visa… et malgré ça, elle n’a pas pu y aller. Ça l’a brisée. Et malheureusement, ce n’est pas un cas isolé. Beaucoup de Tunisiens, d’Arabes, d’Africains vivent la même chose. Ils sont privés d’un droit fondamental, sous-estimés, exclus à cause d’une sorte de division entre pays du Sud et pays du Nord, avec des étiquettes déshumanisantes. Ce court métrage, c’est ma manière de parler de cette injustice, de cette frustration, et de donner une voix à tous ceux qu’on empêche d’accompagner leurs rêves.
Comment avez-vous construit le personnage principal : représente-t-il un cas particulier ou une expérience collective ?
Le personnage principal, c’est d’abord une part de moi. Il représente aussi Ghassen Trabelsi, l’acteur du film, et même toute l’équipe. On vit tous cette peur permanente de ne pas obtenir un visa, surtout dans notre métier où le déplacement est essentiel. Mais au-delà de nous, ce personnage porte une réalité collective. Il représente des milliers de citoyens africains et arabes qui vivent la même frustration, la même injustice. Le film suit un seul personnage, oui, mais son histoire est celle de beaucoup d’autres. C’est un point de vue personnel qui ouvre sur une expérience largement partagée.
Avez-vous travaillé avec des personnes ayant vécu ces démarches, pour assurer l’authenticité du récit ?
Franchement, non. J’ai pas eu besoin de travailler avec d’autres personnes pour ça, parce que je connais très bien cette bureaucratie, ces démarches, et surtout ces bureaux à la lumière froide, clinique, presque déprimante et totalement déshumanisante. Le film est devenu comme un miroir, presque documentaire, de ce que vit un citoyen arabe ou africain dans ces espaces “glacials”. J’ai voulu traduire cette sensation, entre réalité et illusion, ce mélange d’angoisse et d’absurdité. Au fond, ce personnage représente aussi un citoyen du monde, quelqu’un qui demande juste le droit de circuler librement, comme tout le monde.
Y a-t-il des symboles visuels ou sonores que vous avez utilisés pour représenter la frontière, l’attente ou l’injustice ?
J’ai utilisé plusieurs symboles visuels pour traduire la frontière, l’attente et l’injustice. D’abord, les cadres fixes : la caméra ne suit jamais le personnage principal. Elle reste immobile, comme lui est privé de mouvement, privé de liberté. Les plans très serrés renforcent cette sensation d’étouffement, de frontière invisible mais toujours là. Même les postures des personnages sont presque figées, comme s’ils étaient coincés dans une attente sans fin. Il y a aussi la présence de la mer, mais dans les illusions. Elle symbolise l’image la plus pure de la liberté, celle qu’on a avant même de naître, mais en même temps une liberté bloquée. Avant de sortir du ventre de nos mères, on est tous égaux, tous libres, avant d’affronter un monde où la dignité, la liberté et la non-discrimination sont loin d’être garanties. Cette image est d’ailleurs liée au titre In Three Layers of Darkness. Dans le Coran, les “trois ténèbres” ou “trois couches d’obscurité” correspondent au ventre, à l’utérus et au chorion. Dans le film, elles deviennent un symbole : trois couches, trois obstacles, personnels, sociaux et bureaucratiques. Et paradoxalement, malgré l’obscurité, ces trois couches étaient peut-être le seul endroit où on était vraiment libre.
Quels aspects du parcours du combattant administratif vouliez-vous absolument montrer ou dénoncer ?
Je voulais surtout montrer la manière dont on est traité dans ces bureaux. Cette froideur, cette nonchalance, ce côté déshumanisant… Et ce qui est encore plus dur, c’est que ce comportement vient parfois même de personnes arabes ou africaines, qui travaillent dans ces institutions. Comme si ce système finissait par avaler tout le monde. Je voulais dénoncer l’impact que ça peut avoir sur les gens : l’humiliation, la fatigue, la frustration, le sentiment d’être considéré comme un suspect ou un numéro. L’idée, ce n’est pas de dire qu’on veut quitter nos pays, au contraire, on les aime. L’idée, c’est juste d’avoir la même liberté que n’importe quel citoyen dans le monde. Une liberté digne, sans méchanceté, sans sous-estimation. Le simple droit de montrer son passeport dans n’importe quel aéroport, et d’entrer sans problème, comme les autres.
Pourquoi avoir choisi le format du court métrage plutôt qu’un documentaire ou un long métrage ?
J’ai choisi le format du court métrage parce qu’il me permettait d’aller droit au but, tout en gardant une grande liberté formelle. Même si le film est une fiction, il porte un regard très documentaire dans son propos, dans la manière d’observer ce système et ses absurdités. La fiction m’offre la possibilité de travailler sur la symbolique, sur la sémiologie, sur des images fortes et condensées. Je pouvais créer des situations légèrement exagérées, presque surréalistes, comme les scènes de contrôle, pour souligner la violence et l’absurdité du système, sans être obligé de rester dans le réalisme. Ça m’a permis de créer une œuvre qui oscille entre le réel et l’illusion, entre le quotidien et le cauchemar, tout en gardant une force poétique et politique.
Pensez-vous que le cinéma peut contribuer à changer la manière dont on perçoit ces démarches ?
Honnêtement, je pense pas que le cinéma puisse changer les systèmes administratifs ou les politiques du jour au lendemain. Malheureusement, c’est pas si simple. Mais le cinéma reste un outil puissant pour faire bouger les perceptions, pour mettre des réalités sous les yeux de ceux qui les ignorent, ou préfèrent les ignorer. Il permet surtout de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, à ceux qu’on n’écoute jamais dans ces démarches humiliantes. Et puis, le cinéma a cette force de dénoncer ce qui rabaisse l’être humain, de montrer l’inhumanité d’un système sans tomber dans les discours moralisateurs. Une image, un personnage, un silence peuvent faire plus que mille rapports administratifs. Donc oui, même si le cinéma ne change pas tout, il peut changer les regards. Et parfois, un changement de regard, c’est déjà un premier pas vers un changement plus profond.
Quel message souhaitez-vous que le spectateur retienne en priorité après avoir vu votre film ?
Le message principal, c’est simple : ignorer ce regard du Nord vers le Sud, et se rappeler qu’on est tous pareils, tous humains. Aujourd’hui plus que jamais, avec ce qui se passe dans le monde, on voit que nos problèmes se ressemblent, que tout le monde traverse des crises. Dans le film, ça se voit dans ce plan où tous les personnages sont figés, fixant le même point, immobiles, coincés dans une situation. Sauf un, celui qui regarde ailleurs, vers un futur plus digne, un futur où il n’y a pas de discrimination, où chacun peut être libre et respecté. Ce personnage, c’est un peu le symbole d’espoir que je voulais laisser au spectateur.



