Critique de Killing Eve

Killing Eve : On s’attache, et on s’empoisonne

Une agente des services secrets britanniques et une tueuse en série se traquent dans une sorte de danse mi-meurtrière, mi-séductrice. Voilà grosso modo le pitch de Killing Eve, série explosive développée initialement par Phoebe-Waller Bridge (à qui on doit la pépite Fleabag). L’arrivée de la saison 3 en avril dernier est l’occasion d’en dresser un petit bilan, et de se demander pourquoi on s’y est tant attachées.

Une saison inégale

Listener : Il s’est passé quoi en fait dans cette saison 3 de Killing Eve ? Figure-toi que je n’arrive même pas à m’en rappeler…


Stella : Ce qui me reste surtout, c’est le choc du premier épisode et le tournant amorcé dans le dernier. Entre les deux, je t’avoue que c’est un peu le flou. Et pourtant, je ne l’ai pas binge watchée.

Listener : Oui, la même ! Bon, s’il y a bien quelque chose dont je me souviens, c’est des défauts narratifs flagrants… Le parti pris d’un récit d’investigation autour des Twelve, à mon sens, c’est LA mauvaise idée de cette saison 3. Et pourtant, je suis une grande cliente du thriller conspirationniste ! La promesse était là, après un twist de premier épisode choquant et le choix d’un environnement journalistique en lieu et place du MI6 des saisons précédentes… Mais on a le sentiment que ce parti pris n’est qu’un vague prétexte narratif et très vite, tout retombe comme un soufflé. Et je vais être honnête : encore une fois, rien de mal à s’appuyer sur un prétexte pour raconter une histoire complètement différente !

Après tout, n’est-ce pas exactement ce que Killing Eve faisait dans sa première saison ? Seulement là, ça ne fonctionne plus et les tentatives de “compensation” font peine à voir : (attention spoilers) on en parle, de l’attaque sur Nico, qui n’a strictement aucun intérêt narratif ou même émotionnel ? J’aurais presque préféré qu’on joue vraiment le jeu du thriller, qu’on fasse du méchant de cette saison, un vrai méchant, charismatique et imprévisible. Finalement, le seul personnage qui entre dans cette catégorie, c’est celui de Camille Cottin (Hélène), qui fait une entrée remarquée et qu’on espère revoir…

Stella : Elle fait carrément flipper. C’est un peu une version de son personnage de Connasse avec beaucoup plus de pouvoir : une sorte de nonchalance et d’irrévérence à la fois hilarante et dérangeante. J’ai hâte de voir l’importance qu’elle va prendre. Elle apporte un peu de légèreté dans une saison assez sérieuse…

Le parti pris dramatique

Listener : Après, cette année, à défaut de mener tambour battant un récit d’espionnage enthousiasmant, Killing Eve gagne en “maturité” en choisissant de mettre en scène la parentalité faillible de ses personnages. En l’occurrence, c’est une démarche intéressante parce que inédite pour la série. Carolyn, Konstantin, Dasha, et bien sûr, la mère de Villanelle… cette saison épingle des figures parentales défaillantes, au point de se changer en “drame de caractère”, d’une mélancolie parfois bouleversante. C’est bien pour cela, entre autres, que j’apprécie tout de même cette saison. Et la mélancolie gagne chacun des personnages qui sont, tous, occupés à aménager, pratiquement ou émotionnellement, les conditions de leur fuite. Sauf que la série dit, au fond, que cette fuite est impossible : Konstantin est rattrapé par la maladie, Villanelle limitée à son rôle d’assassin…

Villanelle, à la croisée des chemins

Stella : J’aime beaucoup le fait que les personnages fuient parce qu’ils n’ont jamais pu se cantonner aux rôles qu’on leur a imposés. C’est ce qui fait pour moi le charme de cette série : des personnages paumés et en roue libre, ce qui génère à la fois énormément d’empathie et un sacré potentiel comique. Le personnage d’Eve par exemple, a toujours été défini complètement hors cadres. Je me souviens de la première fois qu’on la voit dans la série, c’est lorsqu’elle se réveille en hurlant parce qu’elle s’est “endormie sur ses deux bras”. Plus tard dans l’épisode elle arrive en retard à une réunion d’urgence du MI6 en mangeant un croissant, et lorsque Carolyn les briefe sur un meurtre particulièrement bien exécuté (qui se révélera être l’acte de Villanelle), elle ne peut s’empêcher de lâcher un “cool” accueilli par les regards réprobateurs de ses collègues. D’ailleurs, une chose que j’aimerais beaucoup voir se développer chez Eve, c’est son identité de tueuse. C’est quelque chose qui est esquissé de saison en saison (un coup de couteau lors de la première saison, un meurtre dans la seconde, puis un autre dans la troisième). Je suis convaincue que c’est sa nature profonde, et une des raisons pour lesquelles elle est connectée à Villanelle. Et puis, “Killing Eve”, ca veut dire Tuer Eve, mais aussi Eve Tueuse, non ?

Eve se cherche

Le réalisme dramatique… au détriment de l’humour

Listener : Tout ça, en tout cas, c’est de l’étude de personnage et en même temps, j’ai envie de dire que c’est aussi bien, puisque la série a le mérite d’avoir des personnages “forts”. En fait, le problème de faire de Killing Eve une sorte de drame de caractère, notamment pour son personnage phare, Villanelle, c’est qu’on en perd en… folie ? Punch ? Humour ? Les dialogues, surtout, ont plus grand chose de leur piquant… Bien sûr, c’est cohérent avec ce parti pris, puisque l’évolution de Villanelle impose d’effacer le fameux décalage comique dans les situations de violence. Mais forcément, on a l’impression de regarder une autre série…

Stella : Cette saison, j’ai un peu eu l’impression de perdre mes repères. J’en viens à me demander, qu’est ce qui fait l’essence de Killing Eve? Faut il la regarder comme une comédie, faite d’intrigues mineures, qui vaut pour ses dialogues et ses situations décalées, ou comme une oeuvre plus sérieuse ? Personnellement, je l’ai toujours regardée pour ce qu’elle avait de fun, et ne suis pas encore convaincue par ce parti pris réaliste. En fait, je trouvais déjà les deux premières saisons assez réalistes, à leur manière, malgré le comique assumé. Dans la façon qu’ont les personnages d’être à bout, complètement perdus. Un peu comme Fleabag parvient à sonner particulièrement juste par la voie d’un comique déjanté. 

Villanelle face à ses démons

Zzzzzz…

Listener : Bon, en plus, cette année, que la série est… lente ! Pas seulement parce qu’elle s’attarde sur l’évolution de ses personnages, mais aussi parce que, franchement, il ne se passe pas grand chose. En fait, je sais pas toi, mais moi j’ai mis plus de 4-5 épisodes pour comprendre les intentions de cette saison 3 (à savoir, humaniser Villanelle). Entre ça et tous ces twists et événements dont la série ne fait pas grand chose… Le problème est que j’aimais Killing Eve pour son dynamisme improbable ! En saison 1, on avait l’impression de voir 3 épisodes en un seul, ce qui change des séries d’espionnage/policières habituelles, nettement plus balisées. Là, j’ai un peu le sentiment d’un récit plus conventionnel… Un autre mot pour dire barbant.

Stella : J’ai vraiment eu l’impression de trois ou quatre épisodes dont l’unique but était de meubler, chose qui m’agace au plus au point. Je me suis longtemps demandée quel était l’enjeu, le fil conducteur de cette saison…

Une nouvelle Villanelle, pour le meilleur et pour le pire

Fini l’insouciance

Listener : Maintenant, quand même, choisir de faire évoluer Villanelle comme ça, c’est un pari vraiment risqué ! Et moi, ça me plaît. J’adorais Killing Eve pour le jusqu’au boutisme de Villanelle, là, je me suis trouvée surprise de ce tournant et finalement très curieuse… Pas surprenant que l’un des meilleurs épisodes de la saison soit précisément celui qui marque cette bascule dans l’écriture de son personnage. D’ailleurs, il faut le dire, en donnant ce nouveau répertoire de jeu à Jodie Comer, les scénaristes nous gâtent : quelle interprétation exceptionnelle cette année encore de l’actrice ! Je suis encore toute chamboulée de la scène du train…

Stella : Certes, mais je ne suis absolument pas d’accord avec cette évolution dramatique si c’est pour qu’elle porte moins de costumes cools ! Sérieusement, les looks de Villanelle, c’est ce qui fait tout le charme de cette série, et je trouve que cette saison était un peu trop sage. Je suis prête à accepter des scénarios plan-plan si notre Villanelle fashion victim est au rendez-vous. 

Une saison, un showrunner, un pari… risqué

Listener : Oui je comprends… Même si j’ai développé un léger kink pour Villanelle en costume de clown, je dois l’admettre. N’empêche, quand on y  pense, on n’arrive jamais à revenir au niveau de la saison 1 de Phoebe Waller-Bridge. C’est dommage, même si j’apprécie vraiment qu’on présente chaque année une approche différente de la relation “Villaneve” avec le changement de showrunners. Cette année, on est quand même davantage dans “l’esprit” de la saison 1 à mon sens, en assumant entièrement l’aspect romantique, là où la saison 2 adoptait une approche psychologisante un peu lourde et moralisante. Je suis donc probablement une des rares, mais je préfère encore la saison 3 à la 2 !

Stella : L’idée de changer de showrunner à chaque saison est à double tranchant. D’un côté, je salue l’idée de chercher à se renouveler sans cesse, ce qui bouleverse les habitudes et évite de s’enfermer dans un certain confort, ce que font énormément de séries. Pourtant, ca peut aussi produire cet effet : j’ai l’impression que chaque scénariste n’ose pas trop renouveler l’intrigue, de peur de trahir la série, ce qui fait qu’on retombe invariablement dans les mêmes schémas. Eve et Villanelle se tournent autour indéfiniment… Mais quand je vois cette fin de saison, je me dis que tout cela pourrait enfin changer ! Attention, on va spoiler un peu…

On se rattrape sur la fin !

Se retrouver pour ne plus se croiser

Listener : J’adore la fin de saison ! Ce finale était très réussi, avec cette réunion chez le “villain” de l’année qui avait tout d’une scène de réunion comique typique des comédies romantiques. D’ailleurs, c’est ça Killing Eve, une comédie romantique noire, dans laquelle les déclarations d’amour se juxtaposent aux menaces de mort. J’aime énormément le premier degré de la romance “Villaneve”, les deux s’étant rapprochées moralement cette saison. Ça me plaît beaucoup et je dois dire que j’appréhende le nouveau changement de showrunner, j’ai peur qu’on nous refasse le coup de la saison 2 et de ses jugements moralisateurs.

Stella : J’aime bien penser que ce retournement final est le symbole d’une envie de casser la dynamique du chat et de la souris qu’on nous avait proposée jusqu’ici, pour partir explorer autre chose. J’adore Killing Eve pour ses personnages hors cadres, et dernièrement l’étincelle de folie qui anime la série s’était un peu éteinte. Mais ce dernier épisode laisse à penser que Eve et Villanelle sortent à nouveau du cadre, de ce qui est attendu d’elle, même en matière de scénario. En quelque sorte, quand elles se retournent, elles choisissent de dévier de la trame narrative qu’on leur avait imposée jusqu’ici pour raconter quelque chose de nouveau. J’attends de voir !

Listener : Eh bien pareil, wait and see… tant que Jodie Comer, Sandra Oh et Fiona Shaw sont de la partie, j’en suis aussi !

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