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L’Étranger, un classique réinterprété 

   Transposer à l’écran une œuvre emblématique de la littérature comporte toujours sa part de risque, et il n’est guère besoin de préciser que l’exercice devient d’autant plus délicat lorsqu’il s’agit de L’Étranger sans doute l’ouvrage le plus iconique d’Albert Camus —, qui n’a été adapté qu’une seule fois au cinéma par Luchino Visconti en 1967 avec Marcello Mastroianni et Anna Karina.

    Pour son 24ᵉ long-métrage, François Ozon (fidèle à sa réputation de “Monsieur-un-film-par-an”) relève un nouveau défi : offrir en 2025 une adaptation ambitieuse du best-seller de Camus.

    Présenté en avant-première mondiale à la Mostra de Venise 2025, le film est une réussite éclatante du point de vue du public.

    Publié en 1942, L’Étranger est un roman phare, traduit dans le monde entier et incontournable au lycée, et l’un des piliers en matière d’études littéraires. Pour les plus jeunes ou pour ceux qui n’auraient pas encore découvert ce classique, rappelons brièvement l’intrigue. Celle-ci prend place à Alger au cours des années 1940. Meursault, un modeste employé d’une trentaine d’années, assiste aux funérailles de sa mère sans exprimer ni manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une relation avec sa collègue Marie et reprend le cours ordinaire de sa vie. Mais son voisin, Raymond Sintès, l’entraîne dans des affaires douteuses qui finiront par le conduire à commettre un homicide sur une plage écrasée de soleil, acte pour lequel il sera finalement condamné à mort.

   De prime abord, la distribution frôle la perfection. On retrouve Benjamin Voisin, qui incarne le personnage principal de Meursault. Portés par une Rebecca Marder sublime, un Pierre Lottin solide et un Swann Arlaud habité dans son rôle du prêtre, les autres s’avèrent parfaitement tenus. 

Pour résumer Meursault, on peut dire qu’il traverse sa vie plus qu’il ne la vit. 

C’est un jeune homme mystérieux et dur à cerner, certains verraient presque en lui une forme de liberté assumée: en se tenant à distance des émotions attendues, il semble se placer par-delà des conventions sociales et exister selon sa propre logique. Jouer un tel protagoniste pourrait s’avérer être un réel défi. 

Crédit : Gaumont

Pour l’interpréter, Benjamin Voisin a expliqué avoir relu à de nombreuses reprises le roman au même titre que le scénario, afin de s’imprégner de bout en bout de cette intériorité muette. Cet investissement transparaît à l’écran : Meursault est en décalage avec les événements qu’il vit. Toutefois, malgré la prestation de l’acteur, on a davantage l’impression d’un personnage nonchalant qu’un homme réellement habité par le sentiment de l’absurdité de l’existence. C’est une perception qui tient moins à l’interprétation du comédien qu’à la manière dont le film construit et rythme le récit. Sa distance émotionnelle et son attitude détachée semblent relever plus de l’indifférence tranquille que d’une réflexion profonde sur le sens de la vie, ce qui atténue la dimension existentialiste pourtant centrale à son histoire. Ce que l’on pourrait considérer comme de la nonchalance se manifeste à plusieurs reprises, surtout lorsque Marie lui demande s’il l’aime : il répond que cela n’a pas d’importance. De plus, tandis qu’ils évoquent le mariage, le jeune homme se contente de fournir des réponses vagues et flegmatiques.

Pour quelqu’un qui n’a pas lu le livre, certaines motivations du long métrage peuvent demeurer obscures. Par exemple, la question centrale de savoir pourquoi il a commis ce meurtre peut sembler énigmatique, et le spectateur risque de ne pas saisir pleinement la profondeur psychologique et philosophique du personnage. 

Toutefois, le film donne plus d’épaisseur à Marie. On voit ses réactions, ses attentes, ses frustrations. Cela lui offre une dimension que le roman ne lui accorde pas, où elle reste volontairement peu développée. 

Crédit : Gaumont

La composition tout comme le montage — surtout sonore — sont on ne peut plus maîtrisés. On retrouve avec une grande subtilité l’absence de bruit, cette discrétion n’a rien de dérangeant : à l’inverse, elle crée une respiration particulière qui laisse au spectateur l’espace nécessaire pour observer ce qui se déroule. Sur le plan cinématographique, le long métrage se distingue par des prises de vues soigneusement travaillées où chaque image semble pensée comme un tableau. La photographie raffinée, signée Manu Dacosse, est magnifique. Le choix du noir et blanc n’est pas passé inaperçu auprès du public, tant il impose immédiatement une esthétique singulière. 

Loin d’assombrir le film, cette palette dépouillée met au contraire en valeur chaque source lumineuse, et en particulier l’éclat du soleil. Cette décision offre ainsi une lecture plus sensible des paysages et des visages. Ll’astre du jour devient un élément narratif à part entière, omniprésent au point de se transformer presque en personnage. Sa lumière éblouissante s’infiltre partout, de la chambre du jeune homme au halo lumineux de la rencontre amoureuse, jusque dans la cellule du condamné. Il sert un peu de fil rouge et annonce même le drame, notamment la scène du meurtre, où le soleil semble pousser Meursault à l’acte. Il exerce une influence directe sur le personnage, presque comme s’il agissait sur lui, comme on le comprend durant son procès grâce à la phrase: « C’était à cause du soleil ». 

Crédit : Gaumont

Le film s’ouvre sur une recontextualisation de la situation politique en Algérie, nous immergeant dans cette époque comme dans un roman-photo d’archives. On a l’impression de regarder un documentaire ou une série de photographies historiques. L’ensemble de l’équipe de production s’est pleinement mobilisé pour recréer l’Algérie des années 30 ou 40, bien que le tournage ait eu lieu à Tanger. 

La société française d’Alger est montrée de manière explicite et univoque grâce aux longs plans contemplatifs : la ville prend vie à l’écran sans jamais paraître artificielle ou surchargée. Le réalisateur a su rajouter une nuance de critique du colonialisme moins perceptible à la lecture du roman : il a pris une liberté audacieuse en donnant la parole aux Algériens, ce que Camus avait volontairement évité, ses personnages arabes demeurant anonymes. Ainsi, la victime de Meursault, recevant un prénom absent du livre, devient Moussa et sa sœur Djemila. Des détails discrets surgissent ici et là, rappelant la colonisation et suggérant que, dans ce contexte, toutes les vies n’étaient pas considérées égales, comme le dénonce Djemila lorsqu’elle dit : « Ils s’en foutent que mon frère soit mort ». Un hommage subtil, mais significatif est adressé au peuple algérien, longtemps marqué par l’hégémonie française.

Crédit : Gaumont

Comme le roman, le film se divise en deux volets : une première partie consacrée à Meursault, à la visite rendue à sa mère défunte, à un deuil mal assumé ou mal compris, à son idylle naissante avec Marie, à son amitié avec Sintès… jusqu’au meurtre, véritable climax qui fait basculer l’histoire. Puis, la seconde résolument judiciaire, centrée sur le procès et les tourments intérieurs du personnage dans sa geôle abordant les thèmes de l’anti héros, de la révolte contre le système et du rejet de toute transcendance. 

La beauté des plans ne suffit pas à masquer une certaine lenteur qui pourrait maintenir le spectateur à distance et finir par lasser, en particulier lors de la longue séquence en cellule, particulièrement étirée. Cette parenthèse philosophique, essentielle au récit, semble parfois interminable, mais c’est aussi là que la dimension réflexive s’épanouit à cent pour cent. Benjamin Voisin donne toute sa force à Meursault, exprimant avec justesse et intensité la colère et le désarroi du personnage, tandis que le film met en lumière l’idée camusienne selon laquelle la vie humaine n’a pas de sens prédéfini et que notre existence est fondamentalement absurde.

Si le rythme peut paraître lent, ce choix de temporalité sert paradoxalement le propos du film, en immergeant le public dans la perception détachée et implacable de Meursault, même si cette analyse n’est que pure spéculation.

La petite touche finale du générique de fin est signée Killing an Arab de The Cure. Les deux minutes vingt-deux du morceau mobilisent l’attention du spectateur après l’engourdissement volontairement installé par le film, tout en offrant un récapitulatif de l’histoire et du thème central.

​​On pourrait dire que François Ozon réussit à la fois à relever le défi d’une adaptation très attendue, et à projeter le récit dans une interprétation contemporaine. La lenteur des plans pourrait en dérouter plus d’un, tout en servant remarquablement l’essence camusienne. Oscillant entre respect du texte et liberté artistique, le réalisateur propose une œuvre équilibrée, à la fois fidèle à Camus et résonnant avec une époque en quête d’humanité. 

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