Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, l’automne — que dis-je, la spooky season — est ma saison préférée.
Alors oui, j’adore l’odeur de la pluie, contemp deler les feuilles tomber et boire des litres de thé brûlant sous un plaid.
Mais surtout je vénère Halloween. Octobre n’est qu’un gros Jack’O Lantern dans mon esprit.
Dès le premier jour du mois, j’attends le 31 avec l’excitation d’une enfant qui compte les journées jusqu’à Noël (merci Shadows pour le calendrier de l’avent).
Alors évidemment, en cette saison, tout revient au point culminant du 31 octobre.
Et qui de mieux pour nous concocter une soirée riche en sensations que le Grindhouse Paradise ? Depuis maintenant plus de 5 ans, l’équipe organisant le festival du film de genre toulousain s’est fait une place dans le cœur battant des spectateurs.
Animé par deux cinéphiles (Yoann Gibert et Johan Borg), il nous propose chaque année une programmation variée et déjantée couvrant tous les spectres du genre.
Et, pour les paraphraser, puisque l’année qui s’écoule entre chaque édition est longue, et qu’on a hâte de se retrouver, la soirée d’Halloween est l’occasion idéale.
Cette fois encore, à l’ABC se déroulait la Halloween Night Banger, pour nous faire découvrir les pépites du moment.
La soirée fut, en effet, riche en découvertes.
Jetez-moi la première pierre, mais je suis et resterai très traditionnelle ; aussi, pour moi, Halloween rime avec Hammer et Slasher (je reconnais même à ce jour un crush adolescent pour Billy Loomis).
Pourtant, rien de tout cela n’a été proposé hier soir.

C’est le Noise (Bruit en français) réalisé par Kim Soo-jin qui a ouvert la danse.
Ce long métrage d’horreur sud-coréen prend pour théâtre une résidence vieillissante, que les propriétaires des appartements rêvent de voir reconstruite à neuf.
L’entre-soi des résidents et la tension dans les rapports humains ne sont pas sans rappeler Concrete Utopia, thriller sud-coréen qui avait clôturé le Grindhouse il y a de ça (déjà) deux éditions.
Revêtant comme décors et personnages un immeuble et ses habitants, le film développe un certain sentiment de claustrophobie. Une fois seuls à l’intérieur de l’appartement exigu, des bruits se font entendre.
Écrit durant la pandémie de covid, les thématiques du voisinage et du repli sur soi prennent vie avec un succès terrifiant. Ici l’enfer, c’est le bruit des autres.
Au niveau de l’atmosphère de la séance, le pari est réussi. Dès les premiers plans, la tension monte. La scène d’ouverture donne le ton, et le public est immédiatement plongé dans l’ambiance.
Pendant 1h45, la salle a respiré au rythme du film. Aux battements sur les murs et aux crissements de couteaux se couplaient souffles coupés, rires nerveux et sursauts involontaires des spectateurs.
Sous couvert de film d’horreur entre la possession, le fantastique et le psychologique, il nous offre également une belle réflexion sur les rapports de promiscuité et la vie en communauté. Jusqu’où pourriez-vous tolérer les bruits de voisinage ? À quel moment tourneraient-ils à l’obsession ? Propriétaire ou locataire, auriez-vous une tolérance différente en fonction du statut de vos voisins ?
“Séparons-nous.”

Si Randy Reeks avait été présent, il nous aurait lancé qu’il s’agissait d’une très mauvaise idée pour survivre dans un film d’horreur (je vous avais dit que j’étais fan de Scream ?).
Mais pas besoin d’un cours méta de cinéma, le public a les codes, les rires se font entendre.
Ce seul petit interlude a permis de relâcher la tension, et de nous rappeler à la réalité de la soirée Banger.
Néanmoins, la tension refait vite surface. Malgré quelques maladresses scénaristiques jouant la surenchère au risque de nous perdre, celles-ci, sous couvert de la caution fantastique, n’empêchent pas Noise de réussir le pari d’être un bon film banger, ouvrant avec succès la soirée d’Halloween.
Preuve en est, la crispation et un silence gêné ont raccompagné les spectateurs dans le hall à l’issue de la séance.
Quelques regards échangés, sourires nerveux et haussements de sourcils. Personne ne semblait enclin à retrouver si vite la lumière.
Heureusement, tout était prêt pour détendre l’atmosphère et nous inviter à profiter du reste de la programmation.
Un apéro et de la pizza attendaient les spectateurs dans le hall de l’ABC. Le silence pesant a fait place au brouhaha des foules. Les estomacs remplis, les participants grisés circulaient avec allégresse, un verre aux trois quarts vides à la main.
À partir de cet instant, plus qu’une idée en tête : à quand la suite ?

Faisant écho à son exposition présente dans l’enceinte de l’ABC, l’équipe du Grindhouse nous a présenté en deuxième partie de soirée Lesbian Space Princess, premier long métrage d’Emma Hough Hobbs et Leela Varghese. Un ovni pop, queer et acidulé. Quelque part entre Rick & Morty, Adventure Time, Futurama et Scott Pilgrim, le film affirme sa filiation avec l’animation américaine, tout en la réinventant pour servir un propos qui se veut résolument queer et féministe.
Derrière son esthétique saturée et ses gags potaches, Lesbian Space Princess tente l’ode à la sororité et à l’affirmation de soi. Saira est une princesse introvertie, effacée par l’héritage royal lesbien glorifié de ses parents et de tout Clitopolis — une planète où l’homosexualité est un mode de vie, qui se revendique dans chaque choix esthétique. Le film démarre comme une romcom présentant les déboires amoureux et sociaux de Saira, qui peine à sortir de sa coquille, avant de basculer dans un road-movie buddy, trash et tendre, tournant en dérision l’ensemble de ses personnages.
Quête de soi burlesque emplie d’allusions sexuelles sans voiles, le film se paye le patriarcat et ses dérivés les plus extrêmes. On se moque avec plaisir des incel-xtraterrestres, à mi-chemin entre la feuille et le rouleau de papier toilette.
Malgré le plaisir évident, je reste sur ma faim. Les sketches sont parfois prévisibles, la fin abrupte, et surtout, on m’avait promis qu’on allait bousculer les codes. Je m’attendais à des coups de poing politiques, que l’hétéro cis blanche que je suis en prenne pour son matricule.
À la place m’a été livrée une belle fable d’affirmation de soi et de sororité. Qui, malgré tout m’a déplu, face à une héroïne égoïste et centrée sur sa propre recherche de reconnaissance.
Lesbian Space Princess demeure une respiration bienvenue au milieu de la programmation.

Et pour terminer la soirée en beauté, place à l’hallucination finale : Jimmy and Stiggs. Un cocktail à base d’Enter the Void, de Hardcore Henry, avec un soupçon de Braindead, le tout arrosé de litres de sang fluorescent.
Le film, court, mais intense, se situe à l’intersection entre le trip expérimental et la série B : bad trip sanglant, il est une succession frénétique de bastons hallucinées contre des aliens résolument DIY, de hurlements, d’effets strobo UV, et de caméra subjective à rendre épileptique. Une mention spéciale au plus gros ratio de “fuck” par séquence de l’histoire du cinéma.
La proposition est radicale, folle, parfois hilarante, parfois épuisante.
Car derrière le plaisir indéniable d’un long métrage barré et indépendant, le tout tourne un peu en boucle : huis clos à l’espace resserré, répétitions incessantes, et un humour qui repose surtout sur l’excès. Si la formule peut marcher, elle semble avoir ses limites pour en faire tout un film.
Passée la première demi-heure, l’effet de surprise s’étiole et l’on se retrouve dans une transe étrange, mi-amusés, mi-assommés.
Mais après tout… c’était le dernier film d’un Halloween Banger. Et qu’attendre de mieux, pour clôturer une nuit Grindhouse, que de baigner en plein complot et se faire éclabousser par des hectolitres de sang d’OVNI fluo. Une fois encore, le Grindhouse Paradise a tenu promesse : nous rassembler, nous secouer, nous faire rire, nous effrayer, réfléchir — parfois tout en même temps.

En sortant dans le froid de la nuit toulousaine, une seule idée me traversait :
vivement l’année prochaine.

