Sorti à la toute fin du mois de décembre dans les salles françaises, Magellan est un projet ambitieux, réalisé par le cinéaste philippin Lav Diaz. Maturé depuis maintenant une petite dizaine d’années, le scénario propose une vision autre que la lecture européocentrée des Grandes Découvertes, en se posant avant tout du point de vue des populations autochtones. Le navigateur à la solde du pouvoir cultive le dessein d’ouvrir une voie unique dans le Pacifique, en quête des épices convoitées par l’Occident, à ses risques et périls. Issu d’une coproduction philippine, portugaise et espagnole, le long-métrage préfère la contemplation au registre épique. Il fait également le choix du silence et du prélèvement chirurgical de certains épisodes de l’Histoire, au lieu de dépeindre un biopic qui se voudrait exhaustif. De là à en conclure automatiquement qu’il s’agit d’un bon film d’auteur, rien n’est moins sûr.
Magellan est une épreuve au visionnage, n’ayons pas peur des mots. Même pour un cinéphile aguerri, on ne sort pas tout à fait indemne d’une expérience pareille. Les plans s’annoncent d’office particulièrement longs, mais dépassent de loin tous les records. Le film est lent. Terriblement lent. S’il est parfois nécessaire de se rappeler qu’un long-métrage n’est pas qu’un enchaînement de plans ultrarapides et d’une durée maximum de quatre-vingt-dix minutes, le procédé inverse n’est pas pour autant toujours profitable. S’étirant sur près de deux heures et trente-cinq minutes, l’utilisation quasi systématique de tableaux figés dans une ambiance glaiseuse est aussi fascinante et hypnotisante que lassante à la longue. Il faut reconnaître à Lav Diaz que son esthétique très léchée est assumée de bout en bout… mais au détriment du confort de ses spectateurs. Il est très difficile, en fonction des scènes, de conserver une attention totale sur l’écran. Le propos se dilue à l’extrême, et réduit au strict minimum l’intensité de ses échanges. De fait, il en devient presque impossible, en dépit des quelques repères temporels déposés çà et là, de se repérer dans la chronologie de l’explorateur. Il faudrait déjà être un spécialiste aguerri du personnage pour comprendre le cheminement de son existence ; les éléments biographiques le concernant sont proprement microscopiques. La confusion s’installe d’ailleurs dès le départ, pour à peine s’atténuer vers le dernier quart du film.

Avec le peu de répliques que contient le scénario, Magellan dispose de rares occasions pour verbaliser totalement ses désirs, ses aspirations, et d’arborer quelques facettes de sa personnalité. Une perte regrettable, quand on pense au talent d’un acteur comme Gael García Bernal. Ce dernier promène son charisme avec une élégance nonchalante et un panache discret ; une gageure, car, là encore, on devine un réalisateur d’une exigence particulière dans la composition de ses plans et l’incursion de ses comédiens. Contrairement à l’usage ordinaire, il semble presque que les personnages doivent lutter pour se tailler une place au creux des décors : parmi les jungles touffues, errant en pleine mer avec l’horizon à perte de vue, ou au milieu des rues d’une Lisbonne passée. Il serait intéressant de comparer et de quantifier la répartition des dialogues, entre les populations envahies par l’arrivée des Blancs et les conquérants portugais. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une indigène terrorisée par la première apparition des Européens dans son village, et ne nous donne pas l’opportunité d’apercevoir un visage, ni même une silhouette des arrivants. Les intentions sont claires et posées dès le départ : Magellan n’est surtout pas conçu pour glorifier les Grandes Découvertes passées. Aucune mise en scène ne valorise quoi que ce soit d’épique. La musique, souvent utilisée dans le cinéma d’aventures comme un rebond dramatique ou magistral pour illustrer les événements et les péripéties vécues par les protagonistes, est elle aussi absente. Ne reste qu’une sorte de vide absolu, un récit étudié puis décrit à l’aide d’une loupe naturaliste, et dont l’empathie se porte toujours du côté des victimes célébrées par Diaz.

Le long-métrage est frustrant à bien des égards, tout en conservant des pistes très intéressantes. En se concentrant sur un rythme ralenti au possible sans parvenir à tout à fait le justifier à l’écran, il coupe le spectateur de débats trop bavards, l’empêche de s’emballer pour un voyage qui, délibérément, ne veut pas être considéré comme excitant, ni contaminer le public par la fièvre des personnages. On pourrait même parler de lenteur punitive, et d’une volonté de plonger ce dernier au plus près de ce qu’implique réellement une épopée comme celle-ci. La navigation qui n’en finit pas, les individus qui se toisent sans rien dire, la perte de repère au milieu du Pacifique, la lente agonie de faim, les condamnations à mort pour des marins et officiers pris en flagrant délit de relations homosexuelles, le sentiment d’isolement de quelques hommes dérivant sur l’océan, les larmes, la sueur, le désespoir. Diaz brouille les pistes, rebat les cartes et ré-écrit de sa main ce qui semble lui apparaître comme une vision beaucoup plus juste des trajets maritimes de l’époque. Il fait néanmoins la dispense pertinente de poncifs vus et revus. Ici, les discours mobilisateurs se transforment en monologues déclamés par des supérieurs avinés. Les interactions amoureuses entre Magellan et sa dernière amante ne s’étendent pas, et se réduisent au strict minimum : rencontre, désir, grossesse exposée sans transition. Le cinéaste ne cherche pas à excuser les cruautés commises contre les indigènes en les justifiant par des ambitions héroïques ou à rendre le protagoniste principal plus sympathique. Le film est cru, jusqu’à sa conclusion, dont la violence symbolique précède un massacre intransigeant ; un rappel de plus au goût affiché de Diaz pour le vrai, le pur, jusque dans la mort et la destruction.

Magellan s’inscrit dans la lignée de films portant la voix des descendants des populations colonisées et ayant souffert des multiples vagues d’évangélisation. Il ne cherche pas à tricher ni à broder des intrigues palpitantes pour ses personnages. En une succession de plans qui s’étirent jusqu’à la limite de l’indigeste, il parvient à tendre un miroir au reflet peu flatteur, pour les Européens, des conséquences de leur hégémonie sur une bonne partie du globe. Dommage que cet exercice de cinéma ne puisse être affronté, soutenu, voire enduré, que par une petite communauté de cinéphiles qui, même eux, devront résister à l’appel de l’ennui qui les guette.

