Critique (12)

PILLION : Cuir, moustache et sodomie ratée

Ray appartient à un club de motards. Il mesure près de deux mètres, est taillé comme un dieu grec, aime faire des listes, la propreté, et les habitudes bien rangées. Il aime essayer de jouer du piano, nettoyer sa bécane à l’aube, et soumettre intensément ses amants d’un soir. 

Colin est doux, timide, presque effacé. Avec sa tronche d’adolescent pas encore sorti du nid, coincé entre des parents étouffants et des rencards qui ne vendent pas vraiment du rêve, il aime faire plaisir aux gens, chanter, sourire, et se consacrer corps et âme à qui le fera vibrer.

La rencontre volcanique entre ces deux personnages, c’est tout l’enjeu de Pillion, réalisé par le Britannique Harry Lighton, et récompensé par le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes 2025 dans la catégorie Un certain regard. Une gratification qui ne vient pas de nulle part. Des mecs tout nus qui courent en string dans la campagne anglaise, du cuir, des moustaches, des sodomies ratées et des gorges profondes, le tout avec Alexander Skarsgård à poil ? On a adoré, et on vous dit pourquoi.  

Il n’est pas si fréquent d’assister à une séance de cinéma dans laquelle prévaut une relation homosexuelle tournée vers le BDSM. Encore moins à un exercice du genre aussi lucide sur son essence et sur l’expression d’une telle histoire. Pillion ressemble à bien des égards à une comédie romantique. Les fleurs ont disparu, remplacées par les chaînes et les cadenas. Les couleurs pastel ont cédé la place au cuir noir ou blanc. Quant aux baisers et aux déclarations d’amour, ils se muent en ordres implacables, en dévotion absolue, en humiliation savourée. Plutôt que de viser l’œuvre borderline et à la provocation gratuite, Harry Lighton se montre beaucoup plus raffiné, structuré et intelligent dans son propos. Comme les corps de ses acteurs sont moulés dans les combinaisons outrancières, sa narration est limpide, très fluide pour égrener les différentes étapes d’une relation brutale, précipitée, mais qui se construit de plus en plus solidement au fil des mois qui entérinent l’union des deux personnages. Ces derniers sont traités comme des gens normaux, qui ne sont d’ailleurs pas prisonniers de leurs pulsions chaotiques, et donc guère incompatibles avec le fonctionnement de la société dans laquelle ils évoluent. Ils ont un travail, des amis, des loisirs. Il ne s’agit pas de mecs paumés, encore moins arriérés, et certainement pas de déviants suscitant le dégoût, le rejet ou la moquerie, même au vu de certaines pratiques plus ou moins choquantes. L’humour très “british” est souvent sollicité et avant tout incarné par un Harry Melling incroyable de vulnérabilité et de douceur. Ce second degré récurrent, tout comme ses plans crus et jusqu’auboutistes, servent moins à distribuer des messages de sensibilisation lourdingues qu’à faire office de divertissement savoureux. 

En entrant immédiatement dans le vif de son sujet, en opposant efficacement deux mondes, deux protagonistes, deux modes de vie, Pillion n’a pas de temps à perdre : ni en bavardages futiles, ni en longueurs pénibles, et encore moins en séquences redondantes. 

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Pillion est efficace, et saisit ses spectateurs par la main pour les plonger dans une réalité parallèle à la vision classique des relations sexuelles, voire des relations tout court. Oui, d’autres façons d’aimer, de se blesser, de se pardonner existent. 

Le film tient également ses promesses, et bien lui en prend : les attentes concernant le sex-appeal d’un amant despotique aussi séduisant qu’Alexander Skarsgård étaient hautes, très hautes. La caméra s’éprend sans mal d’un corps qui semble fait pour commander. Dans son fond comme dans sa forme, Lighton renvoie au placard les fantasmes téléphonés des amatrices de Fifty Shades of Grey ou divers produits commerciaux fadasses se revendiquant du BDSM ou du yaoi de bas étage. C’est en effet un regard très masculin qui vient ici flirter beaucoup plus près de l’expérience factuelle, en lieu et place des mièvreries provenant d’auteurs à la E.L. James. Sans concession, mais avec beaucoup de finesse s’expose le désir à l’état brut, tout en échappant à la vulgarité que l’on pouvait légitimement être en droit de redouter. Le réalisateur filme au plus près des entrejambes, des mains, de la peau caressée ou éprouvée. Les fluides, les textures, les matières sont à portée de sens, même au travers d’un écran. On peut presque sentir le goût du métal, de la chair, de la terre comme de l’eau, tant l’imprégnation est totale et la mise en scène immersive. Et quand on s’amuse de certains clichés vérifiés quant à l’amour des luttes corporelles pour établir les cadres entre dominant et soumis, c’est pour mieux débunker les vérités intimes : celles d’une sodomie impossible pour cause de raisons techniques et physiques, du partage de partenaires réifiés, mais choyés tout à la fois, du plaisir d’une virée en moto, forcément la nuit, Ray et Colin ne formant plus qu’un en traçant leur voie sans effort sur les routes lisses qui s’ouvrent à leur portée. 

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Tracer sa route, tracer sa voie, devoir s’affranchir des empêcheurs de tourner en rond, des haussements de sourcils, de la pression familiale, amicale, des proches qui pensent savoir ce qui est mieux pour leur fils, pour leur ami… C’est là toute la question ouverte que pose Lighton. Pillion est assez subtil pour exposer toutes les problématiques relatives à une accointance aussi étranglée par les règles liant le maître à l’esclave. Le quotidien bien réglé est autant intense que viscéral, et donc fatalement voué à souvent rencontrer des situations extrêmes. Il est néanmoins toujours remis en cause par des interrogations non moins dérangeantes : jamais l’ensemble ne tombe dans le fétichisme gras. L’une de ces interrogations mérite d’être abordée plus que tout : où mettre le stop, où se trouve le curseur entre relation consentie pour le dominé et abus moral ? Existe-t-il une forme d’exploitation physique comme psychologique d’un individu un peu perdu et grisé par le sentiment de la nouveauté ? Cette histoire d’amour à sens ni unique, ni partagé, atteint ses limites, interroge sur la différence entre le jeu et la tyrannie ; existe-t-elle seulement ?

Pillion doit sûrement beaucoup à son casting, d’une justesse toujours appréciable. La générosité de Lesley Sharp et Douglas Hodge complète à la perfection ce quatuor savoureux, offrant un contrepoint parfait : couple vieillissant et bien ancré dans une union hétérosexuelle on ne peut plus classique, maladroit et bienveillant, mais incarnant également une faconde réactionnaire. Le BDSM peut être toléré et se transformer en loisir, mais qui est encore considéré comme un danger lorsqu’il devient plus qu’une “phase” vouée à disparaître — une contradiction sévère avec ce qui est jugé en tant que “bonnes mœurs”. Il s’agit là d’un rappel avisé, d’une façon de souligner l’obligation perpétuelle de défendre son mode de vie, et de ce qui rend les personnages épanouis. Pour vivre heureux, vivre caché, et les acquis ne le sont jamais pour de bon. Le conflit est omniprésent : intérieur à Colin, qui se débat entre ses frustrations et sa nouvelle liberté sexuelle jouissive, extérieur par la faute des “on dit” et des opinions des autres, voire présents au sein même du couple. 

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Pillion n’est pas un film moraliste ni une expérience digne d’un long-métrage de Gregg Araki. En esquivant une romantisation policée, trop lisse et superficielle, Harry Lighton vise dans le mille, et utilise une mise en scène minimaliste, mais authentique pour filmer le beau comme le laid de la liaison entre deux hommes excentriques. Sans se prendre trop au sérieux, mais toujours là où on l’attend pour regarder en face les tensions et les conséquences de leurs frasques, le réalisateur propose une œuvre fun, crue, sensible, et profondément érotique. Pillion n’est pas un manifeste ni un discours larmoyant sur la tolérance. Il échappe avec éclat au piège de toute catégorisation possible, surprend par ses propositions nuancées, fait passer son public du rire aux larmes et décline le sadomasochisme sous toutes ses formes les plus décomplexées. C’est un récit doux-amer, qui ne brandit pas de drapeau à tout prix ni ne cherche à se montrer revendicateur. Pillion ne prend pas position, et ce n’est finalement pas plus mal, accordant confiance et libre arbitre à ses spectateurs, assez matures pour en tirer les leçons qu’ils veulent. On gardera le souvenir d’un tourbillon d’amour complexe, tendre et acide, des abdos, des plugs anals et des anulingus vus au cinéma. Et c’est tout ce qu’on demandait.

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