Primate est un retour aux sources, une invitation à une forme de cinéma qui se fait de plus en plus rare. Plus le temps passe, et plus la prudence est de mise côté producteurs. À l’heure où les salles peinent à être remplies, il est plutôt déconseillé de réduire la jauge des spectateurs attendus. Les adolescents et les enfants représentant une marge non négligeable pour la rentabilité de l’industrie dans son ensemble, maintenir la vente de billets passe donc par la diminution des films interdits aux moins de seize ans. Le défi était risqué, pour ce scénario présentant Ben, un chimpanzé domestique atteint de la rage, passant d’un animal de compagnie affectueux à un véritable tueur sans pitié. Pourtant, le réalisateur Johannes Roberts (qui s’était principalement fait connaître pour 47 Meters Down) semble avoir réussi à trouver un juste milieu artistique intéressant, mais sans parvenir à convaincre le grand public. Sorti en France en janvier 2026 et certes pas exempt de défauts, le film a été la bonne surprise de ce début d’année.
“If you know, you know.” On dit que de nombreux fans de cinéma d’horreur cultivent aussi un intérêt singulier pour le true crime et autres faits divers révélés un peu partout sur le globe. Impossible en effet de ne pas penser au récit authentique et macabre du chimpanzé Travis, élevé par une famille américaine dans le Connecticut pendant des années, et lentement devenu fou à force de surmédicalisation absurde. Le primate, perturbé l’extrême, avait fini par attaquer une amie de la propriétaire du singe en 2009, au point de la défigurer gravement (attention, images et audio sensibles, NDLR). Hors de contrôle, il avait dû être abattu par la police. Les faits avaient défrayé la chronique, et attiré l’attention sur les conséquences tragiques de l’adoption d’une bête sauvage. Mettre en images une histoire faisant écho à cet épisode était un pari intriguant et gagnant dès le départ. Primate condense à lui seul plusieurs types de scénario d’horreur : infestation (avec la contamination dévoyant totalement le comportement de Ben), animal tueur, slasher movie, et jusqu’au huis clos angoissant. Il effectue un grand écart d’autant plus remarquable qu’il parvient à fédérer plusieurs générations de cinéphiles, en conjuguant ressorts classiques du genre, voire presque nostalgiques, et teen movie légèrement décérébré, avec des protagonistes parfois stupides, sans pour autant se détacher de sa ligne rouge ni rendre le tout inregardable.
Ce qui fait la force du long-métrage réside d’abord en sa simplicité. Le cadre est en effet on ne peut plus conventionnel : une maison gigantesque sur une île édénique, un écrin de paradis accueillant une bande de jeunes gens et le retour à domicile de l’héroïne, Lucy, endeuillée par la mort de sa mère. Un père très occupé professionnellement, sourd-muet, met en relief l’importance, voire la difficulté de la communication dans une cellule familiale meurtrie. Ils sont beaux, ils sont jeunes, insouciants, friqués, aiment picoler au bord de la piscine, traîner sur leurs smartphones… Inutile de pousser l’analyse des personnages beaucoup plus loin, et pour une fois, ce n’est pas ce qui importe le plus. Le cœur du long métrage consiste en la mutation de Ben, et son impact sur l’atmosphère de la demeure, qui va peu à peu se transformer en bulle de cauchemar. Cette simplicité s’allie très bien avec un sens du rythme très maîtrisé. Là où on pouvait s’attendre à des longueurs cherchant à meubler la fin du deuxième tiers, on ne regarde pas la montre un seul instant. Le film va droit au but, mais, surtout, se montre plutôt généreux en matière de scènes de trouille mémorables.
Cette générosité est étayée par les effets spéciaux de Primate, très justement dosés. Il faut d’abord évoquer la représentation du chimpanzé, créé en images de synthèse, mais qui ne ressemble en rien au tas de bouillasse numérique que l’on pouvait redouter. Si quelques minutes sont nécessaires pour que l’œil s’habitue au parti pris du film, très rapidement, son aspect et le travail sur ses multiples détails nous embarquent du début à la fin. La vision repoussante, les symptômes écœurants, contribuent d’autant plus à la peur des personnages, qui contamine le public.
Pas de scène de cache-cache ou de poursuite dans le noir stupide : si le cœur du long-métrage se déroule bel et bien de nuit, la composition des plans et, surtout, de la lumière est assez incroyable pour être soulignée. Tout est bien visible, lisible, sans volonté de planquer la misère pour chercher à créer de l’épouvante artificielle. Roberts distille en effet des tons bleutés faussement trompeurs, synonymes de plénitude, et contrastant d’autant plus violemment avec le sang que répand l’animal malade. Dès les premières séquences de violence, le réalisateur ne s’embarrasse guère de pincettes : le film promet un véritable carnage, et on est loin d’être déçu. Jouissif et flippant, on sursaute et on crie, on est séduit par l’audace qui, enfin, revient dans les salles obscures. Certains passages sont abominables comme il se doit, et quelques-unes des morts, cruelles à souhait. Impossible de ne pas remarquer plusieurs hommages à des œuvres telles que Cujo, adapté du roman éponyme de Stephen King. L’expérience cinématographique en elle-même est plus que satisfaisante. Ceux qui arpentent les salles depuis longtemps maintenant savent à quel point il devient difficile d’être sincèrement surpris. Alors que nous sommes abreuvés de jumpscares insipides, de retournements de situations que l’on discerne à quinze kilomètres, ou atterrés par des effets visuels de plus en plus bâclés, découvrir un film comme Primate fait du bien. Même ses défauts passent facilement à la trappe. On oubliera aussitôt la superficialité de l’introduction et du montage, correspondant à une forme de cahier des charges reproduit à l’infini : cette structure ne sert qu’à installer le spectateur dans un confort éphémère. En revanche, on peut trouver dommage que la thématique de la rage soit si sous-exploitée et disparaisse au final en arrière-plan, là où il aurait été intéressant de réellement se pencher sur les caractéristiques de cette maladie, désormais trop méconnue en Occident. Cette décision peut néanmoins se comprendre dans la volonté de Roberts de ne pas tomber dans le piège de ses ennuyeux et longuets 47 Meters Down, tout en restant fidèle à des thèmes qui lui sont chers : des personnages, surtout féminins, s’efforçant de se reconstruire, et qui pour cela doivent outrepasser les attaques d’une bestiole cherchant à les dévorer.
Primate est un symbole d’espérance pour les amateurs de divertissement léché, pour les découragés du cinéma d’horreur mainstream, et pour ceux qui aiment jouer à se faire peur sans chichis. Frappant fort par le biais de très nombreuses scènes choquantes, le film marque, beaucoup. Mis en valeur par un casting de quasi-inconnus motivés, par une bande originale extraordinaire composée par Adrian Johnston, et par un réalisateur inspiré et créatif, il laisse à penser que les productions de ce genre peuvent encore exister, pour autant qu’on se donne la peine d’y prêter un intérêt amplement mérité. On attend déjà avec impatience la mise en ligne du film sur l’excellente plateforme Shadowz, que l’on ne peut que recommander chaleureusement aux amateurs de gore, d’épouvante, d’horreur en tout genre et d’étrangetés cinématographiques.




