Naturel et humble, Abd Al Malik traverse le temps par une présence et un discours toujours aussi réconfortant et plein d’espoir. Les décennies n’ont rien abîmé de son regard doux, profond, et de sa voix incroyablement apaisante. Venu présenter le film Furcy, né libre dans le cadre de la onzième édition du FIFFH, il nous a partagé sa vision d’un combat qui pour lui n’en est encore qu’à ses débuts : parler au travers du cinéma des heures sombres de l’histoire française, et notamment de ce qui concerne sa période coloniale. Mais il évoque aussi la nécessité de tisser du lien entre tous, de “faire peuple”, et de résister aux voix qui prônent la dissension.
J’ai pris plaisir à voir ce très beau film. Ce qui m’a marquée, c’est la qualité de l’esthétique que vous lui avez accordée. Il y a un gros travail effectué autour de la lumière, de la palette graphique, des couleurs. Comment avez-vous pensé cette mise en scène ?
Concernant la mise en scène, il y a surtout ce travail de collaboration que je fais depuis plus de trente ans avec Fabien Coste, qui est mon directeur artistique et qui s’occupe précisément du cadre et de l’image. Et c’est vrai que, pour moi, l’image, en tout cas l’esthétique, c’est une projection d’état émotionnel. C’est important d’être précis, de détailler cet état émotionnel des personnages, de ce qu’ils vivent sur le moment. Ce n’est jamais gratuitement esthétique. C’est que ça nous dit quelque chose sur l’histoire qu’on raconte. Et on peut le voir dans la vie : quand on est heureux, il y a de la lumière partout. Et quand c’est un peu plus difficile, les choses s’obscurcissent, même si, objectivement il y a toujours de la lumière. C’était donc intéressant de jouer sur ça, parce que, justement, cet aspect de photo, du cadre, c’est travailler le symbolisme. Et c’est un film où il y a différentes strates, et c’est un élément important de ma mise en scène et de la manière de raconter mon histoire.
Est-ce que tout vous est venu spontanément, ou bien êtes-vous allé puiser des inspirations ? Je pense par exemple à Twelve Years a Slave, voire Ni chaînes ni maîtres, sortis en 2024.
L’idée, c’est qu’il y a une lumière particulière, sur l’île de la Réunion, et je suis parti de ça. Là-bas, c’était, pour moi, comme l’enfer au paradis, ou l’enfer au soleil. C’était important de montrer cette beauté, la végétation, mais aussi les gens qui souffrent. Et je voulais aussi révéler cette idée que, quand on vogue sur ces eaux autour de l’île, ou quand on marche sur la terre, on vogue sur un cimetière et on marche dans un cimetière. Je voulais jouer sur tout ça, ce qui fait que ma réflexion s’est surtout basée sur le travail que Fabien et moi effectuons depuis des années, avec une esthétique particulière, plutôt que sur le travail des autres — que j’admire également. C’était plus une recherche personnelle liée à notre amour de la photographie.
Est-ce que vous pourriez nous parler du travail que vous avez fait cette fois avec les acteurs ? Ce sont des visages qu’on a l’habitude de voir au cinéma, mais, sous votre direction, j’ai vraiment eu l’impression que quelque chose s’était produit via leur élocution. Beaucoup de répliques — par ailleurs très bien écrites — ont presque l’air d’être scandées. Est-ce que vous avez donné cette direction-là à vos comédiens ?
D’abord, je pense qu’on ne dirige jamais vraiment des acteurs, on les inspire. Et on les aide peut-être à aller dans des endroits où ils ne seraient pas allés précisément parce que ces endroits sont les nôtres, et, en l’occurrence, c’est le mien. C’est mon jardin, et je les y fais entrer d’une certaine manière. On a énormément travaillé avec eux, de façon unique, car chacun a une personnalité différente. Mais le lien de tout ça, c’est que, depuis longtemps, je voulais faire un film qui rende hommage au théâtre sans faire un film sur le théâtre. J’ai donc choisi des acteurs et des actrices qui ont l’habitude des planches, et on a vraiment œuvré comme une troupe de théâtre, de la même manière que quand je monte une pièce. Et c’est ce qui fait qu’on essaye d’aller dans des endroits inhabituels, on discute énormément en rapport avec ça. De toute façon, ce film c’est la projection de mon monde intérieur, et les différents collaborateurs, que ce soit les comédiens ou ceux qui travaillent à son esthétique, rentrent dans mon monde. Donc, forcément, certains éléments sont le prolongement de moi-même. Mais la réalité c’est qu’on a juste affaire à des acteurs qui ont un talent exceptionnel. Vous me parliez de la photographie du film : Fabien a un regard exceptionnel. Concernant la musique, Bilal (Al Aswad, ndlr) a une oreille exceptionnelle. C’est un travail de coordination. Ce qui est important, c’est de pouvoir doser les choses, de les mettre au bon endroit et en correspondance avec ce que j’ai envie de dire et ce que j’ai envie d’amener.

Oui, on le voit notamment dans les scènes de procès. C’est un film qui se déploie sous de nombreuses facettes : film d’aventure, film de procès, mais aussi surprenamment film de guerre. On dirait que vous filmez les champs de canne à sucre comme si des soldats évoluaient dans une tranchée, avec la boue, la faim, la soif. Le long-métrage prend vraiment l’aspect d’une fresque soulignée par la temporalité qui s’étire.
En fait, j’avais cette idée, notamment sur les champs de canne à sucre, mais, pour tout le film de manière générale, de mettre ça en écho avec les choses qu’on peut vivre nous, aujourd’hui et maintenant. Et c’est vrai que je me représentais les champs de canne à sucre comme des camps de concentration. On y voit et vit des choses que l’on va retrouver plus tard dans les horreurs de l’Histoire. On a également en effet l’image de la guerre des tranchées de la Première Guerre mondiale, et une arche qui rappelle l’entrée dans le camp d’Auschwitz. C’est pour ça que je vous ai parlé au départ de symbolisme. Il y avait cette volonté de dire que l’Histoire ne se répète pas de mon point de vue, mais elle rime. C’est-à-dire qu’on retrouve des références que je voulais mettre en mouvement. Concernant les scènes de procès, je vous ai parlé du théâtre. Le tribunal, c’est un endroit de représentation par excellence. Mais je suis aussi un enfant du hip-hop, et donc il y a ce côté joute oratoire, une sorte de battle entre les avocats, comme quand différents rappeurs s’affrontent et que chacun veut faire gagner son argument. Je voulais réfléchir à comment propulser mes considérations artistiques en mouvement, comment faire intervenir la fiction dans l’histoire que je raconte. On ne peut évidemment pas raconter la vie de quelqu’un en une heure quarante-cinq, mais ce qui est sûr c’est qu’on peut raconter l’esprit de la vie de quelqu’un, et c’est ça qui m’intéressait. L’esprit de la liberté, l’esprit de justice, ce focus sur l’importance du savoir, de la connaissance et de la culture. Si Furcy n’avait pas su lire, tout cela n’aurait pas été possible.
Je vous ai découvert pour la première fois dans une émission de télévision qui s’appelle On n’est pas couché. Vous étiez venu plusieurs fois vous exprimer sur votre parti pris de la tolérance, du respect. C’était important, déjà, à l’époque. Vingt ans plus tard, on se rend compte qu’on en a besoin plus que jamais. Est-ce que vous vous reconnaissez et que vous avez choisi l’histoire de Furcy, parce que vous vous identifiez dans cette volonté de défendre des combats à une heure où ce genre de discours peut être considéré comme “des bons sentiments” ? J’ai l’impression que vous avez conservé cette flamme, cette fougue-là. Que pensez-vous de cette évolution des vingt dernières années qui nous a menés à une situation très instable, voire chaotique, politiquement et socialement parlant ?
Vous savez, il y avait un groupe de rap qui a précédé ceux de ma génération : Ministère A.M.E.R., et qui disait “Le savoir est une arme”. Moi, je rajoute : “Le savoir est une arme qui pacifie.” Ces combats-là, concernant la liberté, la justice, l’acceptation de l’autre dans la différence, ce sont des combats de longue haleine. Et quand j’ai lu cette histoire de Furcy, c’est une lutte qui dure quasiment trente ans. Il aurait pu choisir d’être marron (un esclave en fuite, ndlr), il aurait pu choisir plein d’autres voies. Mais lui, il a choisi de faire confiance au droit et à la justice, de se battre. Et ça, c’est de longue haleine. Me concernant, vous avez parlé de vingt ans, mais, pour lui c’est trente ans sous les fers de l’esclavagisme, vous voyez ? Donc, si on veut se battre pour des principes et des valeurs qu’on considère comme justes, il faut avoir le courage du temps. Et dans une époque où c’est le règne de l’instantanéité, de la réussite sans effort, où on zappe, etc., pour moi, quand j’ai lu cette histoire, je me suis dit : Furcy, c’est moi.
Je n’ai effectivement pas osé vous le dire comme ça, mais j’y ai pensé très fort.
C’est véritablement ça, parce que je me suis reconnu là-dedans, et j’ai eu envie de raconter cette histoire. Donc d’une certaine manière je raconte Furcy, mais je me raconte aussi, dans ce film-là. Ce que vous êtes en train de dire par rapport à cette émission ou d’autres, bien sûr c’est l’évolution, et c’est la suite logique de dire aussi que le cinéma est à la fois une arme et un médicament, c’est quelque chose qui peut nous soigner. Parce que, précisément on doit être capable de pouvoir regarder nos histoires, même les plus difficiles, droit dans les yeux et de se dire qu’est-ce qu’on peut en faire aujourd’hui, en quoi ça peut nous permettre d’être unis, de faire peuple et d’avancer toutes et tous ensemble.
Est-ce que vous trouvez que la parole se libère quand même, ou du moins se déploie un peu mieux, autour du colonialisme français et occidental de manière générale, ou est-ce que, pour vous, on n’est encore qu’au début du combat ?
Pour moi, c’est vraiment le début de quelque chose. On n’est pas dans une histoire de confrontation, ni de vengeance, ni de demande de réparation. Parce qu’il faut comprendre précisément qu’il y a de l’irréparable. Il y a des choses qu’on ne pourra jamais réparer. Mais c’est pas parce qu’on ne pourra pas réparer qu’on ne peut pas avancer toutes et tous ensemble. Un grand pays tel que la France est un pays qui doit être capable de ne pas juste se regarder dans sa grandeur, ou dans sa supposée grandeur, mais de regarder les choses sombres et obscures de son histoire. Et c’est en embrassant tout ça que, précisément, elle va montrer sa grandeur. Nous autres les artistes, on invite à ça. Aujourd’hui, il est totalement anormal qu’on ait juste deux films : Ni chaînes ni maîtres de Simon Moutaïrou, et le mien. C’est peu, c’est trop peu. Encore une fois, j’ai décidé de raconter cette histoire dans un esprit de réconciliation, véritablement. Et c’est comme ça qu’on va avancer, c’est comme ça qu’on va réussir. Donc, le combat ne fait que commencer. Si je parle du fait que je suis noir, si je parle de ma singularité, c’est comme Aimé Césaire quand il disait “noir”, comme un département de l’humanité. C’est parce qu’on s’inscrit avec d’autres, on est ensemble. On avance tous ensemble avec nos singularités parce qu’on a cette humanité en partage.

Qu’est-ce que vous souhaiteriez que le public retienne en voyant ce film ?
Deux choses. D’abord, que les gens comprennent qu’en fait on est une, on est un. Et qu’on n’est pas les esprits chagrins qui veulent nous séparer. La deuxième chose, c’est que les gens se disent que c’est dur, mais que c’est possible. On peut réussir à surmonter les discriminations. On est ensemble, on est un peuple. C’est ça que je voudrais que les gens retiennent.

