Affiche Benoît Delépine

Rencontre avec Benoît Delépine

Lors du Fifigrot 2020, nous avons eu la joie de rencontrer Benoît Delépine. Figure emblématique de la grande époque de Canal + (Les Guignols de l’Info, Groland …), c’est aussi un génial cinéaste. Avec son comparse Gustave Kervern, il construisent, de film en film, un univers poétique anticonformiste, servi par un comique aiguisé et une grande tendresse pour des personnages à la marge. Après Louise-Michel, le Grand Soir, Saint Amour, les revoici avec Effacer l’historique, fable déjantée et glaçante sur notre déconnection du monde, portée par les excellents Corinne Masiero, Denis Podalydès et Blanche Gardin.

 

Photographie Benoît Delépine

Votre vie artistique a toujours été très liée au travail en groupe, que ce soit avec Groland, Les Guignols, ou maintenant au cinéma. Voyez cela comme une obligation, ou au contraire comme une envie ? Est ce qu’un jour vous envisageriez de faire une œuvre totalement personnelle ?

 

Grande question… Je viens d’un moment dans ma vie, en tout cas quand j’étais jeune, où tous les mouvements, tout ce qui me fascinait artistiquement, c’était pas des œuvres d’égo, c’était des œuvres de groupe. Que ce soit dans la musique, bien sur avec les groupes de rock, mais aussi dans le journalisme, les équipes de l’époque : Actuel, Pilote ou Hara-Kiri, mais aussi en terme artistique, les surréalistes, les Monty Python pour l’humour… Pour moi, c’est plus les groupes qui m’intéressent, pour plein de raisons. Parce que aussi quand j’étais petit, dans mon village, j’aimais bien faire des aventures de groupuscules un peu marrants qui déconnaient. Je dis pas que j’ai pas d’égo, parce que j’ai un égo bien sûr, j’ai des expériences personnelles aussi, mais c’est dans le groupe que je m’épanouis le plus. Et même, j’en ai absolument rien a foutre de laisser une trace personnelle. Quand je vois ceux qui essaient de le faire, et à quel point on oublie si vite les gens et on passe à la trappe en quelques années, non seulement on en parle plus mais on a même oublié leur nom… Je les vois s’évertuer sur internet à exister, leur petite personne, leur petite vie, et ça me fait plutôt rire. Et puis surtout, c’est beaucoup plus amusant de faire des choses en groupe, parce que déjà, même quand on a des idées personnelles, de sketch ou de scène ou quoi que ce soit, on fait rire l’autre. Nous par exemple, les films avec Gustave [Kervern], le but c’est d’écrire des histoires qui nous permettent de partir comme des pirates sur une petite coquille de noix pour aller faire notre tournage. Alors que, être là tout seul, faut avoir une espèce de prétention. Et puis en plus, ça doit être beaucoup plus flippant. A aucun moment je ne travaille vraiment dans l’angoisse. Dans le doute, tout le temps, mais dans l’angoisse, non. Le fait d’être en groupe, ça évite ça. Alors peut-être, par la suite, je ferais des choses tout seul, mais si je fais des choses tout seul, ce sera dans le domaine de l’art brut, ce sera vraiment des choses personnelles, et que je n’aurais aucune envie de spécialement montrer.

 

Pour Saint Amour, lors d’une interview, vous disiez que vous aviez un peu construit le film au fur et à mesure du tournage. C’était la même manière de procéder pour Effacer l’historique, ou au contraire c’était assez écrit au départ ?

 

Je sais pas si j’ai dit ça. Parce que ce qui est bizarre, c’est qu’à part dans notre premier film Aaltra où on avait déjà des scènes vraiment bien écrites au départ (puisqu’on partait à l’aventure jusqu’en Finlande, donc toute la partie française était très écrite), mais ensuite, comme on savait pas où on allait arriver, on écrivait au fur et à mesure. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, on est pas trop dans l’improvisation absolue, on a quand même quelque chose de très écrit, et dans celui-là (NDLR: Effacer l’historique) encore plus que les autres parce que on a jamais autant écrit d’ailleurs pour un film que dans celui-là. Déjà, on a écrit deux films différents, et dans chacun de ces deux films différents on a du écrire cinq versions, donc y a une dizaine de versions, et a chaque fois ça fait quand même une centaine de pages. Donc, il y a des choses qui ont été trouvées sur le tournage, que ça soit par nous, par les acteurs, il y a eu des choses qui ont été écrites pendant le tournage, mais beaucoup moins que ce qu’on pourrait croire.

 

Vous avez souvent au casting des acteurs au caractère qu’on pourrait qualifier d’« entier », comme Depardieu, Houellebecq, ou pour ce film Corinne Masiero, et sur vos making-of l’ambiance de travail a l’air super agréable et bon enfant. Est-ce que vous avez un truc pour diriger vos interprètes ?

 

Déjà, le fait d’être à deux avec Gustave, je dirais que tous les deux on est deux anciens timides, donc tout seul on aurait peur de tout. Mais à deux on a peur d’absolument rien. Et ça, les acteurs le ressentent, quand il y a une angoisse de la part des réalisateurs, ou quand il y a un stress, ou quand il y a quelque chose qui ne va pas. Alors que, eux, ils sentent qu’on est quand même en confiance, on les met en confiance, on les a souvent appelés parce qu’on les aimait beaucoup. Comme nous, ils ont envie de faire un beau film. Quand on dit direction d’acteur ça fait peur, on dirait du dressage, c’est pas du tout du dressage. Au contraire, on essaie de donner ce qu’ils ont de mieux, les mettre assez à l’aise pour que tout d’un coup, ils arrivent à nous épater avec une inspiration, quelque chose d’inattendu. Et puis on les laisse dans une forme de liberté, pas de faire n’importe quoi, mais d’essayer de faire progresser le film, chacun dans leur genre.

 

Vous disiez aimer travailler avec des gens qui ont un univers particulier, bien à eux. Qu’est ce qui vous a plu dans l’univers de Blanche Gardin ?

 

Moi, ce qui m’a le plus plu, c’est son courage. A voir son spectacle : de déballer autant de choses sur soi-même, c’est vraiment très courageux, parce que c’est pas du deuxième degré. On a l’impression qu’elle met vraiment ses tripes sur la table et elle dit ce que beaucoup de gens pensent mais sans oser le formuler, parce qu’ elle a le courage de le faire. Y’a le courage, ça c’est le premier truc, et le deuxième truc, y a bien sur le talent d’écriture, mais y a aussi beaucoup d’exigence. On sent que chaque mot a été pesé avec une petite balance, et qu’elle a mis un temps fou à mettre la phrase en vie, et puis elle fait attention, elle est vraiment très très étonnante. Et ça a été la même chose pendant le film, d’ailleurs. Tu peux pas lui faire dire n’importe quoi. Quand elle sent comment va être mon dialogue elle le fait, mais quand elle le sent pas, elle me le fait sentir, donc c’est a nous de trouver autre chose, et elle nous aide. En même temps, elle est pas là pour nous mettre dans la merde, elle est la pour faire progresser l’histoire aussi. Mais ensemble, on trouve.

 

Votre univers je l’aime beaucoup parce qu’il est à la fois ancré dans la vie de tous les jours et poétique. Pourquoi cette poésie ? Est ce que c’est une réponse à l’absurdité du monde ?

 

Ce qu’on appelle poésie, qu’est-ce que c’est ? La poésie, c’est les choses qui sont pas mathématiques, c’est des choses un peu approximatives. Dans les sentiments, on est jamais tout noir tout blanc, on est un peu dans un espèce de flou et c’est ce flou-là qui donne une poésie parce que on reconnaît l’humain à ce doute perpétuel (là). On est là, attendez on fait ce qu’on peut, quoi. L’humain fait ce qu’il peut. Là, ce qui nous fait rire et à la fois ce qui nous interroge, c’est que le numérique, ça veut bien dire ce que ça veut dire : des chiffres. Donc on est face aux mathématiques. Et nous, on est toujours aussi approximatifs. Cette humanité-là, on peut la lire comme une forme de poésie, parce qu’elle déborde, mais c’est pas grave.

 

Votre univers a vraiment une dimension absurde, et je trouve que ça se prête extrêmement bien à Effacer l’Historique parce qu’on vit dans une époque complètement absurde, et en même temps on ne s’en rend pas vraiment compte.

 

On se laisse déborder sans s’en rendre compte.

 

Le fait de faire réparer une latte de lit à l’autre bout du monde, pour qu’elle revienne chez nous [NDLR: regardez le film, vous verrez]… Est-ce que vous trouvez que notre époque est plus absurde aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a dix ans ?

 

Ah bah forcément. Elle est délirante. Là, y a tellement de choses qu’on aurait pu raconter… Je vais vous raconter un truc, c’est du même genre que ce qu’on a dans le film. Moi je me fais jamais livrer, je mets un point d’honneur à continuer d’aller dans des magasins. Mais un jour je reçois une lettre d’un livreur qui passe chez moi et je n’étais pas là. Le lendemain il repasse et j’étais pas là. La semaine d’après il repasse et j’étais pas là. Je me dis c’est pas possible… je vais aller à l’endroit (c’était un entrepôt), parce que j’en ai marre, je suis jamais là, et puis en plus je ne suis pas toujours à Paris, d’ailleurs de moins en moins. Je me dis tant pis, c’est peut-être important, comme je me fais rien livrer, donc je vais y aller. Et là commence un enfer… Je prends le métro, je vois qu’il n’y a pas de station de métro donc je prends un taxi, le taxi me dépose au bord de l’autoroute, à une zone d’arrêt d’urgence. Je passe au dessus de la barrière, je marche, je marche, j’arrive effectivement dans des entrepôts en banlieue parisienne mais très loin, et même là impossible de rentrer. Donc j’attends, je vois un des coursiers qui passe avec son badge, je passe derrière lui, j’arrive, il y a plusieurs hangars. Je marche dans des hangars, ça n’arrête pas, c’est pas celui-là, c’est pas celui-là, c’est pas celui-là… J’arrive enfin dans le hangar en question, là y avait des cartons partout… Je fais chier un gars, il finit par me trouver mon colis. Un gros colis, je me dis mais qu’est ce que c’est que ce truc… Et là, effectivement, trois mois avant, en étant allé en Bretagne, j’avais flashé sur un bidon d’huile africain arrangé en bibliothèque, mais bon je n’avais pas pu l’amener parce que j’avais pas la place dans ma voiture. Donc je me retrouve avec cet énorme bidon d’huile africain coloré. Je dis : “mais merde, maintenant faut que je ramène ça”. Et là je me retrouve avec le bidon d’huile, il se met à pleuvoir dans les entrepôts … C’était génial, parce que je me retrouve avec ça sur la tête, je me le mets sur la tête pour pas qu’il me pleuve dessus parce que j’avais bien sur pas prévu. C’est dingue la vie parce que je me retrouve comme une africaine en Afrique en train de porter un truc… c’est fou. Après j’ai du refaire le trajet en sens inverse, donc pas de taxi, donc marcher, trouver une gare de RER mais après avoir marché sur l’autoroute… Enfin, un enfer. Je suis rentré chez moi, et j’ai pris l’après midi. En même temps, c’est tellement délirant quoi, c’est tellement fou. Voilà, la vie ça devient comme ça : des trucs de fou dans la réalité de tous les jours.

 

Ce que vous racontez là, ça fait penser au moment où Blanche Gardin va dans les data centers, dans une scène complètement absurde. Je me demandais où vous aviez filmé ?

 

Les data centers, on sait que ça existe et on avait des photos mais ils sont tellement sécurisés, parce que eux leur principe c’est de faire en sorte que leurs données soient à l’abri, donc on pouvait pas avoir accès à ça. Donc on a eu accès à un petit data center dans le Nord, chez un gars, maintenant y en a de plus en plus, c’est comme monter, je sais pas, des poulaillers industriels : ça marche. Donc lui il s’est chargé des données de magasins à Lille ou je sais pas quoi, il avait monté son petit truc, mais il avait bien voulu qu’on filme à l’intérieur, et qu’on filme surtout quelques uns des ordinateurs qu’on a pu démultiplier dans un hangar où on a filmé après.

 

C’est super impressionnant. Je ne savais pas que ça existait en France en fait…

 

Ah mais y en a partout. Là à Toulouse, y’en a forcément. Et ça consomme de l’électricité, c’est ça le problème. Parce que c’est réfrigéré… ça consomme déjà 10 pourcents de l’électricité mondiale, faut le savoir. Pour des vidéos de chats…

 

Si en plus les gens détournent les éoliennes derrière, ça n’aide pas [NDLR: une autre référence au film]… J’ai une question un peu hors sujet : un collègue du magazine [NDLR: notre cher The Watcher] est très fan d’Alain De Greef. C’est un homme qui a fait énormément pour l’humour à Canal + et dont on a trop peu d’infos, pas d’autobiographie… Est ce que vous pourriez nous dire quelques mots sur lui ?

 

Là, il y a un Schnock qui vient de sortir, je vous conseille de l’acheter parce qu’il y a une grande interview de sa fille où elle parle justement de tout son passé, de toutes ses formations, que je ne connaissais pas spécialement d’ailleurs. Je crois qu’il a dû faire des études, je ne sais pas si c’est de philosophie, mais en tout cas des études universitaires assez poussées, avant de passer à la télé. Mais ça se sentait, c’était un gars cultivé, qui avait vraiment un sens de l’écoute. Comme on l’avait montré dans Les Guignols, on se moquait de lui gentiment, il avait le mot rare et inaudible, mais c’était jamais bête tout ce qu’il disait, il avait vraiment très souvent raison et c’était toujours bien approprié. Non, c’était un mec super. Déjà, tout simplement, il avait le sens de l’humour, ce qui n’est vraiment pas donné à tout le monde. Lui, quand ça le faisait rire, il y avait de bonnes chances que ce soit drôle. Mais il avait intérêt, parce que quand quand j’étais aux Guignols, c’est lui qui se retrouvait souvent au procès, donc il fallait avoir un sacré sens de l’humour pour tenir le coup.

 

Petite question pour la fin, c’est quoi votre dernier coup de cœur au cinéma ?

 

Ah, oh là. Y’en a pas mal. Là, le dernier dernier, c’est hier. C’est Les Quatre Saisons d’Espigoule [NDLR: de Christian Philibert], c’est vraiment génial. C’est d’ailleurs incroyable que je connaisse pas parce que c’est sorti en 1998. J’avais vu celui d’après, qui s’appelait Afrik’Aïoli et que j’avais adoré aussi, je leur avais donné un prix Michael Kael ici au Fifigrot. C’est du niveau Strip Tease plus quoi. Avec plus de tendresse que dans les Strip Tease. Les personnages sont extraordinaires, et c’était génial de voir la fantaisie toujours à l’œuvre dans un petit village de France grâce au bistrot, grâce à cette vie politique un peu échevelée. Je sais pas, tout ça ça me touche beaucoup. Hormis le rire, ça me touche beaucoup, sentimentalement. Après, des bons films, franchement y’en a pas mal. Le dernier… merde, attends c’est dingue ça. Si, Tout Simplement Noir que j’ai vraiment adoré. C’est très très fort parce que c’est ça les grands films, y a pas de prétention, ni dans son auteur qui est l’acteur principal. Y’a une espèce de candeur, feinte, mais une candeur quand même, une modestie dans la démarche, un humour par rapport à lui-même. Le personnage, c’est un peu comme le candide de Voltaire, quoi. Il peut parler des choses les plus graves, comme ça. Et il parle de tout, il parle de l’esclavage, il parle de l’opportunisme, il parle de toute cette société actuelle. Et y a aucun sujet qui est mis de coté. Et après, un film comme ça tu peux plus jamais dire le mot « black », ça te change complètement la perception. C’est vraiment un très bon film. Mais y’en a relativement régulièrement, là en ce moment y en a un très bien que je vous conseille c’est Adolescentes, de Sébastien Lifshitz. C’est génial. Deux filles ados, qui sont toutes les deux de milieux sociaux différents, mais qui sont dans la même classe quand elles sont au collège, et on voit leur trajectoire évoluer. C’est une sensibilité incroyable.

 

C’est le prochain que j’irai voir, je pense.

Des coups de cœur, j’en ai pas mal. Aussi, un film qui s’appelle Les Particules [NDLR: de Blaise Harrison], un film suisse qui est génial. Il se passe entre la Suisse et la France, là où il y a l’anneau de l’accélérateur de particules. Ça parle des gens qui vivent au-dessus, et c’est une histoire d’amour entre un jeune et une jeune qui sont un peu débordés par l’époque. Et tout d’un coup, y a les choses les plus fondamentales qui prennent le dessus, avec parfois des petits changements, des petits effets spéciaux qui viennent faire décoller la réalité, mais sans en faire trop comme les Américains. C’est très en douceur. Donc tu vois, le cinéma c’est quand même pas rien. Et puis surtout, c’est fait par des gens tellement différents et dans des domaines tellement différents que ça fait plaisir.

 


Photo Delépine 2

La bande annonce d’Effacer l’historique : https://www.youtube.com/watch?v=lIDR3mBe3XY

La bande annonce des Particules : https://youtu.be/GDNJ2Npi1A0 

 

Stella et The Watcher

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