Critique (16)

Grindhouse Paradise 7e édition – carnet de bord thématique : Les Héroïnes 

Soucieuse de créer le festival auquel elle aurait aimé assister, l’équipe du Grindhouse Paradise s’efforce chaque année, avec passion, d’offrir à son public une programmation au plus proche de ses valeurs, sans jamais délaisser le plaisir visuel.

Cet engagement passe notamment par une mise en avant des réalisatrices. Or, si cette année elles étaient moins représentées que leurs homologues masculins, le “deuxième sexe” était loin d’être absent de la programmation.

Dans cette édition, la figure féminine ne se fait plus docile victime : exit la figure de la scream queen, de la femme sacrifiée. Elle est forte (Hi-Five, The Forbidden City), intelligente (Honey Bunch), vengeresse (Marama), elle ose (Silencio), s’affirme sans compromis (The Damned).

La figure féminine est une figure d’héroïne.

Femme forte 

Cette puissance de la femme se traduit d’abord physiquement, que ce soit dans le très vitaminé Hi-Five (Kang Hyeong-cheol) ou dans The Forbidden City (Gabriele Mainetti).

Superpouvoirs inattendus pour des superszéros, Hi-Five est le film qu’on aurait souhaité voir il y a quinze ans, quand la vague des films de Marvel Studios submergeait les salles de ses héros masculins bodybuildés et de corps féminins hypersexualisés dont les pouvoirs relevaient principalement de la psyché.

Alors certes, Hi-Five reste un film grand public, à l’humour et à l’intrigue attendus.

Pour autant, le choix de faire de Wan-seo, lycéenne banale, le leader physique du groupe de supers, capable d’imposer par la force son autorité sur ses coéquipiers, de la voir surpasser son père tout en protégeant avec humour l’égo déjà fragilisé de ce dernier, fait de Hi-Five un récit à mettre entre les mains de toute la famille.

Dans The Forbidden City également, la figure féminine domine physiquement, emploie la force.

Photo : Yaxi Liu | © Wildside Media

Les seules fois où Xiao Mei met les pieds dans une cuisine, c’est pour terrasser ses adversaires masculins et imposer sa volonté au moyen de combats chorégraphiés dont on ne saurait dissimuler le plaisir qu’ils procurent.

Même battue, elle ne baisse jamais les yeux face à ses adversaires.

Il s’agit pourtant d’un film sur fond de romance à l’italienne. Aussi, l’écueil était proche : notre héroïne aurait pu tout abandonner par amour, quitter son pays, se sacrifier. Mais il n’en est rien.

Elle va jusqu’au bout de sa vengeance, tuant l’assassin de sa sœur. Surtout, le happy end ne consiste pas en un don de soi total de soi.

Xiao Mei retourne chez elle, continue dans la voie des arts martiaux ; c’est Marcello, celui qui s’est fait battre par une femme, celui qui cuisine, assiste, soigne, qui se déracine pour elle.

Face à la force implacable de sa partenaire, c’est lui qui devient le contrepoids, la présence et la force tranquille sur laquelle on peut se reposer — rôle habituellement dévolu aux femmes de superhéros.

Intelligente

Dans Honey Bunch, Diane, qui se réveille d’un coma, est emmenée par son compagnon dans un centre de rééducation afin qu’elle retrouve l’usage complet de son corps ainsi que sa mémoire.

Grace Glowicki and Ben Petrie © Elevation Pictures 

Cette femme aurait pu n’être qu’une amoureuse transie, reconnaissante du sacrifice et de la dévotion dont Homer, son partenaire, fait preuve en l’accompagnant — jusqu’à l’étouffer — tout au long de sa rééducation.

Mais elle en vient à douter. Diane doute, réfléchit, enquête et se rebelle.

Et là où Dusty Mancinelli et Madeline Sims-Fewer évitent de justesse la complaisance, c’est que Diane ne tombe jamais dans une folie hystérique.

L’évocation de la lobotomie, pour la rendre docile et obéissante, est bien présente — mais elle est rejetée.

Notre héroïne ne se laissera pas faire : si son partenaire veut d’elle, il la voudra entière, avec son libre arbitre, ses réflexions et ses luttes. Elle ne s’offrira pas à lui sous les traits d’une femme dévouée et pleine d’abnégation.

Dominatrice

Dans The Damned de Thordur Palsson, un groupe de pêcheurs, sur les côtes islandaises, survit frugalement au froid de l’hiver, dans l’espoir des richesses à venir, fruit de leur endurance.

© Elation Pictures, Wild Atlantic Pictures, Ley Line Entertainment

Dans ces dégradés de blancs bleutés, au milieu de ce paysage désertique aussi implacable que fascinant, le groupe — constitué d’hommes pêcheurs virils, d’Helga, cuisinière et figure matriarcale, et enfin d’Eva, veuve de l’ancien propriétaire de la station de pêche — voit un matin un bateau faire naufrage au large, sur les récifs.

Tous se tournent vers Eva, à qui est dévolue l’autorité, pour savoir ce qu’il faut faire.

Quelle décision prendre : sauver les malheureux du naufrage, au risque de se mettre eux-mêmes en danger ou de mourir de faim au regard de leurs ressources déjà trop maigres, ou ne rien faire, laissant les naufragés à leur sort, devenant ainsi des meurtriers par omission ?

C’est elle qui mène, à qui revient ce choix.

Elle est forte, et prend une décision difficile.

Là où l’on attendrait traditionnellement d’une femme l’hésitation, la compassion,  attention spoilers ci-dessous

 

elle choisit la survie des siens. Sans cruauté, elle décide d’abandonner les marins à leur sort. Jamais elle ne flanche.

L’intelligence du récit repose sur cette confiance accordée à la toute-puissance de cette femme. Aucune hypersexualisation, aucune fragilité artificielle ne lui sont attribuées, au-delà de l’horreur inhérente à la situation.

Jamais son autorité n’est remise en question. Elle est capitaine, et tient la barre avec la raison, non avec les sentiments.

Vengeresse

La figure de la femme intelligente et qui doute est également présente dans Marama, premier film de Taratoa Stappard.

Photo : Ariāna Osborne | © Vendetta Film

Véritable tableau gothique, chaque plan fait référence aux grands classiques littéraires du genre — Dracula, The Picture of Dorian Gray, Frankenstein’s Monster, Barbe-Bleue — en s’imprégnant de l’ambiance qu’ils distillent.

À la photographie principalement duochromes se mêle une dualité esthétique : un mélange entre architecture victorienne et collection d’artefacts māori.

Figure culminante de cette expression, Marama catalyse la puissance de ses ancêtres, la souffrance issue de leur condition de femmes et l’oppression née de la fascination coloniale exercée sur elles.

Malgré cela, Taratoa Stappard, au-delà de l’horreur, fait preuve d’une véritable compassion envers son personnage principal, d’un respect même.

Elle comprend, elle doute, mais elle ne se soumet pas.

Elle refuse le mépris colonial qu’on lui impose. Elle crache sa haine māori dans un moment d’une grande intensité où le cadre se resserre sur elle, attirant, dans cette robe rouge ayant appartenu à sa sœur, toute la lumière, contrebalançant seule un contrechamp peuplé de figures blanches dominantes tournant en ridicule sa culture.

Surtout, aucune souffrance physique gratuite ne lui est imposée.

Ses ancêtres, sa famille — et à travers elles, les femmes — l’ont déjà trop vécue. Elle porte en elle une violence suffisante, qu’elle fait rejaillir sans hésitation sur ses oppresseurs, les éliminant brutalement, sans regret.

Elle reprend ce qu’on lui a arraché, et anéantit par le feu le culte grotesque bâti sur des féminicides racistes.

Cette puissance du récit, associée à une esthétique marquante et une bande-son percutante, suffit à expliquer pourquoi Marama a obtenu le prix du public.

Il faut également souligner l’intelligence de la réalisation.

Le film réussit l’exploit de raconter une histoire d’une grande densité en 1h29 sans jamais créer de rupture de rythme, laissant les images s’imposer d’elles-mêmes au regard du spectateur.

Taratoa Stappard, pour un premier film, fait preuve d’une maturité rare : il pose sa caméra, fait confiance à l’intelligence du spectateur, à sa capacité à saisir ce qui n’est pas explicitement formulé.

Il est alors aisément compréhensible que ce film fasse partie des premiers distribués par Grindhouse Paradise Pictures, société de distribution née une fois de plus de l’initiative des organisateurs du festival.

On lui souhaite de rencontrer le succès qu’il mérite, afin que des propositions similaires puissent continuer à voir le jour.

Le silence comme espace de domination et de réappropriation : Silencio d’Eduardo Casanova

Avec Silencio, minisérie en trois épisodes, la programmation du Grindhouse Paradise ne se contente pas de mettre en scène des héroïnes qui agissent, elle interroge plus profondément les conditions mêmes de leur possibilité d’agir. Ici, l’enjeu n’est plus seulement celui de la force ou de la vengeance, mais celui, plus insidieux, de la parole confisquée.

À travers un récit mêlant fantastique et drame historique, la série suit des sœurs vampires confrontées à la rareté du « sang pur » depuis la peste noire, prolongeant cette condition jusqu’à l’époque contemporaine, où leur descendante est confrontée aux stigmates de la pandémie du sida en Espagne.

© Gamera Films / Apoyo Positivo

Il ne s’agit pas simplement d’une variation gothique sur la marginalité, mais d’une réflexion sur le silence comme structure sociale. Silence imposé par la maladie, par la honte, par la norme, mais aussi silence intériorisé, incorporé, devenu mode de survie.

Là où les autres œuvres de la sélection donnent à leurs héroïnes un corps agissant, Silencio déplace le combat vers la possibilité même d’exister dans le récit : exister ne passe plus d’abord par la confrontation physique, mais par la capacité de dire, de nommer, de transmettre.

La série trouve sa force dans cette tension, portée par une esthétique très marquée, presque maniériste, qui imprime durablement ses images. C’est précisément là que le format court révèle toute son intelligence : en trois épisodes, le récit reste tenu, évite l’étirement, et échappe aux maladresses qu’un développement plus long aurait sans doute fait émerger.

Silencio occupe ainsi une place singulière dans la programmation, en posant une question que les autres films abordent autrement : que reste-t-il de l’héroïsme lorsque la parole elle-même est empêchée ?

À travers cette programmation, le Grindhouse Paradise ne s’est pas contenté d’accumuler des figures féminines fortes, il en propose une recomposition progressive, presque organique, où chaque film vient déplacer légèrement le regard, déplacer les attentes, jusqu’à rendre caduques certaines évidences du cinéma de genre.

Au fil des projections, au-delà de la diversité des figures proposées, ce qu’il reste est la manière dont aucune d’entre elles ne se laisse enfermer dans une seule fonction, débordant constamment du cadre dans lequel on a appris à l’enfermer et la réduire.

La force devient pensée, la pensée devient résistance, la résistance devient action, et parfois même silence, où l’impossibilité de dire devient un espace de lutte.

Ce n’est pas simplement d’un renversement des rôles, d’un échange entre masculin et féminin qu’il est question, mais d’un déplacement plus profond du récit lui-même, où la figure féminine cesse d’être un objet de projection pour devenir un point d’ancrage, de décision.

Dans ce mouvement, le corps féminin n’est plus regardé, n’est plus objet, il agit ; il n’est plus traversé par la violence, il la retourne ; il n’est plus silencieux, ou s’il l’est, c’est pour mieux en révéler les mécanismes.

Et c’est peut-être là que réside la cohérence la plus forte de cette septième édition : dans cette capacité à faire du cinéma de genre un espace d’expérimentation où les récits ne se contentent plus de reproduire des schémas, mais cherchent, film après film, à les déplacer, à les fissurer, à les réinventer.

Une fois de plus, merci à l’équipe du Grindhouse Paradise pour ce festival, pour ces quelques jours, pour l’énergie qu’elle insuffle dans ce festival et pour cette programmation qui ne cesse de surprendre et procurer du plaisir.

À l’année prochaine !

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