Critique (13)

RAN, culte à souhait

Je n’avais pas eu l’occasion de voir Ran durant ma grande faim de films étudiante, cette fameuse période de la vie d’un jeune cinéphile où il dévore un à deux films par jour. Cinéma classique, cinéma culte, cinéma populaire ou expérimental, tout y passe, et de cette période naissent les prémices du regard, de cette période naît l’appétence pour tel ou tel cinéma. Cela dit, Ran était passé à la trappe.
Pendant des années je l’ai regretté. Mais je savais aussi que je ne voulais pas regarder ce film dans de mauvaises conditions : ni petit écran ni mauvais son. Ce serait au cinéma que j’affronterais les samouraïs, ou nulle part ailleurs. La cinémathèque de Toulouse a permis cette bataille dans le cadre de sa rétrospective de Kurosawa. L’attente en valait la peine et j’ai été balayé par la puissance de Ran.

Crédit : Acacias Films

Story time rapide : dans un Japon ravagé par la guerre, le vieux seigneur Hidetora Ichimonji décide de céder le contrôle de son fief à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo, afin de finir ses jours heureux et en paix. Mais les dissensions entre les trois frères plongent rapidement leurs familles, leurs foyers et la région dans le chaos.

Bande-annonce

Alors, rouez-moi de coups pour l’utilisation de ce terme, mais quel BANGER ! Ce film est une œuvre d’art complète. Des costumes à la narration, des relations interpersonnelles aux scènes de bataille, c’est incroyable de beauté et de profondeur. Je ne sais pas trop comment parler du film tant il est rempli de points dont on pourrait discuter, mais je vais tenter.

Crédit : The Cinema Archives

Dans un premier temps, il est important de parler de l’aspect visuel du film, plus précisément des décors, costumes et maquillages. Le film commence sur le haut de montagnes vallonnées recouvertes d’une végétation basse qui rappelle le cinéma d’animation japonais, et semblent tant avoir inspiré l’univers verdoyant d’Hayao Miyazaki.

Ce paysage bucolique est le premier lieu de la narration du film. On y retrouve le seigneur Hidetora, qui participe à des parties de chasse avec ses trois fils ainsi qu’à des rencontres commerciales. Ces différents paysages rappellent les estampes japonaises (aussi appelées Ukiyo-e) d’Hiroshige ou Hokusai, ces peintures du 19e siècle qui représentent les campagnes et scènes de vie de la ruralité japonaise. Cet environnement rend la situation paisible malgré les différentes démarches d’échange ou de succession qui prendront place, et nous permet malgré tout d’admirer la beauté des campagnes japonaises tout en rappelant le caractère prospère de la situation du seigneur Hidetora. 

La suite de l’action se déroule dans les châteaux anciens de Kumamoto et Himeji, de célèbres édifices datant du Japon médiéval. D’ici commencent les déboires du seigneur suite à la passation de pouvoir entre son fils et lui. Les cours, les portes, le donjon : tous ces différents motifs d’architecture rappellent la séparation bien marquée des différentes castes ou groupes sociaux et leur assujettissement au sein du château. Ces lieux rappellent à la fois le côté royal et militaire des protagonistes du film.

Puis, après la bataille, viendra l’exil, et l’on retrouvera les plaines désolées et volcaniques du mont Aso, plus grand volcan actif du Japon. Les plaines noires et poussiéreuses ainsi que les ruines dans lesquelles le seigneur et son bouffon prendront quartier rappellent en tout point la déchéance du personnage et illustrent à la fois sa chute sociale et l’instabilité de son état mental. Ces motifs et paysages sont eux aussi très présents dans les estampes japonaises de la fin du 19eme siècle et connues sous le nom de senso-e. Des scènes de batailles rappelant les guerres sino- et russo-japonaises et faisant autant office de peintures que de documents historiques. On y retrouve les volutes de fumée des embrasements et les couleurs bien marquées des épisodes de guerre (rouge, noir, jaune).

Crédit: Scene by green

Tous ces décors sont bien évidemment peuplés de personnages bien marqués.
Empruntés tant au théâtre Nô qu’au théâtre Kabuki, les personnages se retrouvent drapés de couleurs bien marquées pour simplifier la perception visuelle des affrontements et des appartenances à tel ou tel seigneur.

Pour les incultes comme moi avant cet article, permettez-moi un peu d’humansplaining. Le théâtre Nô au Japon s’apparente à un style très lissé, fait de codes de narration et de jeu bien précis. Il peut souvent s’apparenter à une forme de dramaturgie classique destinée à un public aristocrate. Les visages sont affublés de masques bien codifiés et les costumes, tout comme les décors, restent plutôt sobres.
Le théâtre Kabuki, quant à lui, est beaucoup plus haut en couleur et vivant. Il est destiné à un public plus populaire. Les histoires sont plus accessibles et le jeu beaucoup plus vivace. Comme on peut voir ci-dessous, les masques du Théâtre Nô sont épurés et rappellent presque des linceuls quand les masques du Kabuki sont eux beaucoup plus colorés et émotifs, parce que plus monstrueux.

Crédit : Nicolas Datiche
Crédit : Libre de droit


Ces deux formes théâtrales japonaises sont toutes deux représentées au sein du film. Le personnage d’Hidetora, lorsqu’il sombre dans la dérive mentale, est maquillé à outrance pour le vieillir et amplifier le caractère esseulé ou de sa folie. Un masque semble revêtir son visage et nous rappelle les codes théâtraux énoncés précédemment.

Crédit : Acacias Films

Les trois fils, quant à eux, sont bien marqués par leurs couleurs respectives. Ces trois couleurs (bleu, jaune, rouge) nous permettent de différencier tant les fils que leurs armées respectives. D’autres intervenants apparaîtront en fin de film vêtus de blanc ou de noir, ce qui renforce leur position extérieure vis-à-vis de la fratrie. Le personnage du bouffon du roi n’est pas à négliger tant il occupe une place centrale dans la narration et la réflexion. C’est aussi un personnage très vivant et loquace, donc proche du style Kabuki.

Les différents personnages féminins, quant à eux, restent plutôt lisses dans leurs apparences, mis à part cette particularité du Japon : celui de raser les sourcils pour les repeindre un peu plus haut sur le front. Ce maquillage fait presque effet de masque et signifie souvent dans le film un côté animal, comme un chat ou un renard. Le renard étant un animal considéré comme mystique et polymorphe au Japon et souvent perçu comme vil et sournois, ce n’est pas très sympa pour les femmes, monsieur Kurosawa. Je vous renvoie au film d’animation Pompoko d’Isao Takahata (1994), grand oublié des triomphes du studio Ghibli et aux légendes de Yakan, des femmes renards séduisant les hommes pour les dépouiller.

Crédit : Acacias Films

La narration est proche du drame shakespearien. Le film est une supposée adaptation du Roi Lear de Shakespeare, bien que Kurosawa dit ne s’être penché sur le livre qu’après avoir finalisé son scénario. On retrouve de nombreux points similaires entre les deux œuvres : la trahison entre père et fils, puis entre fils ; les quêtes de pouvoir des uns et des autres ; les influences silencieuses ; les déboires habituels des personnages de tragédie.

C’est toujours beau et prenant de voir une famille se déchirer — en tout cas, ça marche bien avec moi — et ça met surtout un sacré bazar dans le royaume. On comprend vite que le seigneur Hidetora est un chef de guerre et que les conquêtes ont une place importante dans sa gouvernance. Ses fils sont bien les successeurs de son œuvre et, malgré des personnalités très différentes les unes des autres, la violence est au cœur de leur mode de vie. Très vite, nous assistons à un des moments les plus incroyables du film, une lutte parricide.

Crédit : Scene by green

Kurosawa est un réalisateur qui peut avoir une approche très théâtrale du cinéma : Rashomon (1950) en est un parfait exemple. Mais il n’en reste pas moins un cinéaste aux nombreuses réalisations épiques, et Ran est sûrement le meilleur étendard de cette facette du cinéaste.

La bataille qui verra s’affronter deux fils face à leur père, jusqu’à la destruction de son château et son exil, est un des affrontements les plus incroyables que j’ai pu voir au cinéma. Les couleurs très marquées des différentes factions facilitent la compréhension des mouvements de troupes. Les différents types de soldats — cavalerie, infanterie, archers et commandements — apportent tous un peu à la rage déferlée sur le château du père Hidetora.
La violence des armes et la résistance du père sont magistralement filmées. Les flammes et le sang rouge paraissent éclatants sur le côté gris sombre du château et des plaines environnantes.
La déchéance du seigneur Hidetora est magistrale : lui qui sort de son château en feu, fend la foule qui l’observe et se méfie de cet ex-seigneur de guerre, puis s’engage seul et fou sur les terres volcaniques qui entourent sa demeure sous le regard de son fils. C’est sûrement la scène la plus importante du film.

Crédit : Studio Canal

La deuxième bataille sera beaucoup moins impressionnante, même si les plans des cavaliers qui tombent sous le feu des arquebuses cachées dans la forêt ont sûrement inspiré de nombreux réalisateurs, de Ridley Scott dans Gladiator (2000) aux réalisateurs de Game of Thrones (HBO, 2011-2019). Le film traite des déboires de l’homme, de sa soif de pouvoir, de l’asservissement de son prochain, même au sein de sa propre famille. De gloire et de déchéance.
Les arquebuses du film laissent entendre la capacité que l’homme a de s’accaparer la technologie à des fins de violence : Kurosawa en fait une métaphore des armes nucléaires. Il faut noter que lorsque les États-Unis utilisent l’arme nucléaire à deux reprises sur les villes d’Hiroshima et Nagasaki en aout 1945, Kurosawa est déjà un jeune cinéaste de 35 ans. Marqué par cette horreur, il n’aura de répéter cette peur au long de sa filmographie à l’instar de nombreux réalisateurs japonais. Il réalise Vivre dans la peur en 1955 ou Rhapsodie en août sorti en 1991, qui sont directement portés sur ce propos. Cela dit, ses propos antiguerres seront présents tout au long de sa filmographie, malgré sa capacité à si bien mettre en scène les affrontements.

Quant à nos personnages, seul Saburo, qui affronte initialement verbalement son père, lui restera fidèle. Les deux autres fils ayant juré la perte d’Hidetora.
Le bouffon du roi, quant à lui, est un personnage très important du film. Incarné par Shinnosuke Ikehata (aussi connu sous le nom de Peter en raison de ses traits similaires à ceux de Peter Pan), il rappelle la loyauté due au seigneur malgré sa déchéance et sa folie. Mais il est aussi un personnage presque hors intrigue qui critique la société et les liens unissant les différents protagonistes. Il rappelle le chœur antique des tragédies grecques qui interrompaient les comédiens pour s’adresser directement au public en déclamant des morales. Son androgynéité est un symbole important de son rôle de bouffon : on le croit espiègle et farceur, mais il sait être sévère dans le regard qu’il porte sur sa situation. De plus, il rappelle les questions de genre au théâtre et l’incarnation des personnages féminins par des hommes devenant agenres.

Shinnosuke Ikehata
Crédit : LastFm

Le personnage aveugle de Tsurumaru, tout aussi androgyne, est lui aussi central dans notre compréhension et dans la critique des situations présentées par le film. Il fait office de victime invisibilisée par les luttes intestines de la famille régente, et se retrouve orphelin, aveugle et seul, il est d’ailleurs un des seuls survivants de ces massacres. L’opprimé finit par survivre à l’oppression, mais à quel prix ? La fin de RAN le laisse face à un précipice qui semble l’attirer comme unique solution à la violence des hommes, lui qui a été rendu aveugle et orphelin par Hidetora durant son enfance.

Crédit : TV Tropes

Ran est un film grandiose, même s’il est difficile de le regarder comme un simple divertissement. On est face à une œuvre longue et lente qui doit être perçue comme une œuvre d’art plutôt que comme un film quelconque, et donc on se doit d’être attentif à ce que le réalisateur nous donne à voir malgré la longueur, et les lenteurs de certaines séquences.

À l’époque des flux permanents de vidéos de vingt secondes — parfois même divisées en deux pour offrir un divertissement au divertissement —, Ran peut être indigeste. Mais il n’en reste pas moins une œuvre majeure du cinéma épique et du cinéma tout court.

La trace qu’il a pu laisser chez les cinéphiles est immense, et il ne faut pas négliger l’inspiration qu’il créera par la suite, que ce soit dans la licence Star Wars, Kill Bill, Princesse Mononoké ou simplement en citation pure dans de nombreux films par l’intermédiaire d’une phrase ou d’une image.

Big up à @aamorphophallus sur Twitter pour la capture des screens ci-dessus

Ce film est un chef-d’œuvre et j’ai bien fait d’attendre aussi longtemps pour le voir dans les meilleures conditions, merci à la Cinémathèque de Toulouse. Je vous laisse sur cette belle image de tournage. 

Crédit : Cinephilia Beyond

Comments are closed.