Critique (17)

MICHAEL : Hommage réussi ou coquille vide ?

Depuis la sortie du biopic consacré au roi de la pop le 22 avril, la presse s’affole, et les opinions tranchées et contradictoires pullulent sur les internets. Le projet, réalisé par Antoine Fuqua et longtemps resté sous les radars du grand public, en tout cas en France, est dédié aux trente premières années de la vie de Michael Jackson, que l’on ne présente plus. Depuis la naissance des Jackson Five sous l’égide autoritaire de leur père, jusqu’en 1988 et le début du Bad Tour, le film expose l’évolution d’une carrière qui promettait dès ses premiers pas de transformer le chanteur en star internationale. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la réception atteint des records, avec près de 425 millions de dollars de recettes mondiales. Mais que faut-il penser des débats qui ne cessent d’agiter la toile, entre ceux qui crient au long-métrage lisse et sans saveur et ceux qui parlent de puissance émotionnelle à l’écran ? Entre critiques fallacieuses, réflexions pertinentes et fond d’affaire politique, on fait le tri, on débunke, et on vous dit ce qu’on en a pensé.

> Le récit éviterait les controverses et privilégierait une image positive du chanteur. 

• Oui et non. Tout dépend de ce que certains nomment controverse, mais difficile de rester de marbre face à la genèse des Jackson Five. Exposer la violence brutale de Joseph Jackson ne ressemble pas à une tentative de dissimuler la manière dont les enfants étaient considérés comme autant de marchandises, de produits à vendre. Interprété par Colman Domingo, le père tyrannique, qui n’hésite pas à cogner un gamin de dix ans à coups de ceinture, est en cela traité sans concession. Aucune excuse n’est trouvée au despote régentant l’existence de toute une famille. Par ses magouilles, par sa façon de proposer le mensonge en tant que construction sociale face au public et à l’industrie musicale, le personnage pose les jalons d’une fragilité qui ne cessera de poursuivre son fils toute sa vie. Même à l’âge adulte, les relations très complexes entre eux sont douloureuses à l’écran, allant jusqu’à accuser tacitement Joseph d’avoir poussé Michael à recourir à des chirurgies nasales non seulement inutiles, tant esthétiquement que médicalement parlant, mais surtout destructrices. En outre, difficile de considérer autrement que positivement l’enfant star des Jackson Five (avec une performance hallucinante du jeune Jaylen Lyndon Hunger dans le rôle). Le commentaire est d’autant plus injuste qu’il est évident que le film proposera un deuxième volet (et, à notre humble avis, un triptyque). Jusqu’en 1988, les polémiques bien absentes ne donnaient aucune raison d’exposer prématurément les accusations portées à son encontre. 

• Néanmoins, il faut le reconnaître : Michael Jackson est traité à l’écran sans beaucoup de nuances. Ses choix, son mode de vie, ses décisions ne sont jamais remis en question par aucun des autres rôles, hormis Joseph, mais qui demeure à sa place d’antagoniste. Le film manque de finesse, et prend le parti de transfigurer son personnage éponyme un héros à part entière, traumatisé et obsédé par le besoin de faire de la musique et de la danse un langage universel, voué à marquer et fédérer l’humanité. Traité en permanence comme une victime, mais qui devient capable de se retourner et de montrer les dents au terme d’un long combat, le regard ne se décale jamais vraiment de cet aspect du protagoniste. De bout en bout, celui-ci reste la figure centrale, au-dessus de tout ; un point de vue un peu plus objectif aurait permis au réalisateur de se positionner moins franchement en partisan invétéré. 

©Lionsgate

 > Éviter les zones d’ombre aurait été préféré, car plus payant. 

• Vraiment ? Les scandales autour de l’affaire Epstein ne cessent de passionner le monde occidental depuis des mois, faisant bouillir les réseaux, déployant des dizaines de documentaires sur diverses plateformes, et générant, de fait, un flux et un intérêt sans cesse alimenté par les algorithmes. Michael aurait eu tout à gagner à introduire dès le premier volet des allusions claires au dossier. À l’inverse, le long-métrage prend le temps de poser les bases de son histoire, sans pour autant s’empêcher de déposer nombre d’indices annonciateurs des tempêtes à venir. On pense notamment à l’évocation de Neverland, conçu par Jackson comme un paradis pour enfants, et se voulant, selon lui, l’opposé de l’île d’Epstein. Quelques extraits soigneusement choisis du Pinocchio de Walt Disney, visionné par Jackson dans le film, ne sont pas laissés au hasard, et alimentent depuis longtemps les théories plus ou moins complotistes sur le vaste système de prédation pédophile organisée à Hollywood. Quant à son addiction aux analgésiques et différents antidouleurs, administrés suite à l’incident sur le tournage de la publicité Pepsi, laissant croire que les suites développeront à loisir cet aspect plus sombre du quotidien de l’artiste, causant un contraste intéressant et amorçant une descente aux enfers bien réelle. 

Michael évite de plonger tête la première dans les remous du scandale et d’un dossier qui contient à ce jour de nombreux secrets et mystères, et dont il peut être délicat de s’emparer sans disposer d’un recul suffisant. Le sujet, ô combien sensible, ne cesse de semer les rebondissements encore aujourd’hui, et provoque stupeur et indignation jusqu’aux instances les plus officielles pour demander justice. S’il n’appartient pas forcément au biopic de se faire le porte-voix d’une affaire aussi nerveuse, la suite sera définitivement attendue au tournant. On y espère déjà un engagement plus ferme, et un éclairage plus franc, sur les imbrications ayant lié ou opposé, selon les avis, Jackson et Epstein, tout comme sur la santé déliquescente du chanteur. 

©Lionsgate

 > Les défauts de Michael sont les mêmes que ceux de Bohemian Rhapsody

• Vrai. C’était ce qu’on pouvait craindre, provenant des mêmes producteurs, qui n’ont pas hésité à appliquer la recette gagnante pour le biopic consacré à Freddie Mercury. Véritable succès populaire fustigé par les critiques qui ont déploré les récompenses attribuées lors de la cérémonie des Oscars, il allait presque de soi que la méthode serait également employée pour Michael. Le film déroule une bobine sans surprise, et optant pour l’émotion à fond, d’une part en connectant le public à la sympathie du personnage principal, mais aussi en façonnant intelligemment les étapes l’ayant transformé en mythe. De nombreuses séquences donnent la primeur à des performances en concert, à des tournages ou à des séances d’enregistrement dans les studios. Une façon de faire oublier un scénario presque trop facile, en profitant de l’engouement des spectateurs, pour la plupart déjà acquis à la cause. On retrouve, en introduction comme en conclusion, une atmosphère de spectacle enfumant tout esprit critique, jouant la carte son et lumière avec panache. Le montage est paresseux, proposant une succession de tableaux d’époque avec une mise en scène simple, trop simple. Le fan service est total, plongeant l’audience dans une ambiance de plaisir coupable, de madeleine de Proust de synthèse. Une réflexion produite depuis bien longtemps d’ailleurs, de la part de ceux n’ayant jamais considéré Michael Jackson que comme un produit commercial, une marque sans âme de plus. 

• C’est sans compter la qualité des séquences mentionnées. Qu’il s’agisse d’un jeune public venu découvrir à l’écran l’histoire de Michael Jackson, ou des plus anciens ayant eu la chance de devenir fans de son vivant, la magie du cinéma est à l’œuvre, et les ingrédients de Bohemian Rhapsody étaient loin d’être tous à jeter. Il faut à tout prix mentionner l’immense travail de Jafaar Jackson, neveu du chanteur décédé. Meilleur encore que Rami Malek dans le rôle de Freddie Mercury, les reconstitutions chorégraphiques sont à couper le souffle, au point de faire parfois oublier qu’il s’agit bel et bien d’une fiction, et non pas d’une retranscription du Bad Tour. Dès les premières minutes de l’acteur à l’écran, la ressemblance est particulièrement troublante, l’imitation poussée jusqu’à la tessiture si particulière d’une voix reconnaissable entre mille. Fermer les yeux, c’est entendre Michael revivre, et Jaafar faire preuve d’une sensibilité qui, jamais, ne singe grossièrement son modèle. Impossible de ne pas frissonner, à de nombreuses reprises, d’éprouver un sentiment d’émerveillement confortant la place primordiale de Jackson, toujours considéré comme l’un des artistes les plus importants de tous les temps — et ceux qui ont vu la fameuse séquence de “Thriller” sauront. L’émotion est complète, intense, et d’autant plus précieuse qu’elle semble se faire de plus en plus rare dans les salles obscures. 

©Lionsgate

> Le film fonctionne grâce à son aspect récréatif abrutissant, et séduit le public par ce biais plutôt que de proposer un regard plus acéré sur la complexité humaine. 

• Pas forcément. Michael tend à esquiver certains pièges, comme celui de multiplier les caméos des figures musicales légendaires qui ont accompagné la montée en puissance du chanteur. Il évite par ailleurs de jouer sur un aspect souvent ignoré dans les prises de position publiques de l’artiste : ses origines ethniques, auxquelles il préférait l’absence de frontières culturelles, au profit de l’union fédératrice autour de la musique et du chant. Cette porosité entre le noir et le blanc, plus tard révélée via des chansons comme “Black or White” et, dans le long-métrage, par des séquences révélant son vitiligo, est très finement amenée. Avant-gardiste, dans le dépassement des revendications communautaristes, Michael Jackson semble ne s’être jamais défini par sa couleur de peau, tout en faisant valoir son droit à une exposition de ses clips sur la chaîne MTV (qui, jusqu’alors, refusait de diffuser de la musique “noire”). La solitude de l’enfant traité trop vite en adulte, puis de l’adulte sans cesse infantilisé, est sans arrêt soulignée. On peut aussi évoquer la confusion permanente entre fiction et réalité, dont le poids se fait sentir sur les épaules et la santé mentale de l’artiste. Les sourires blessés de Jaafar Jackson, l’auto-détestation et les peurs fondamentales de l’homme rôdent, malgré l’argent, les paillettes, le confort du show-biz. 

• Avait-on le droit à une meilleure représentation de cette histoire extraordinaire ? Peut-être. Le film aurait gagné à s’étoffer par une bonne contextualisation, surtout pour les spectateurs peu familiarisés avec les États-Unis de l’époque, et avec ce que voulait dire être Noir dans les années soixante, soixante-dix, etc. On passe à toute vitesse sur certaines célébrités phares de l’industrie, sans trop prendre le temps de désigner des noms, d’expliquer le poids de tous les enjeux autour de l’Histoire de la musique et de ses influences. Certaines approximations, invérifiables et pas mal critiquées par Paris Jackson, fille du chanteur (mais dont l’opinion est elle aussi discutée), peuvent laisser planer le doute sur la sincérité de l’écriture du scénario, supervisée par la fratrie Jackson. Michael avait largement le budget, ainsi que l’approbation obtenue par avance d’une communauté de fans toujours endeuillée par la disparition de leur idole. Il faut bien l’avouer : l’œuvre d’Antoine Fuqua aurait potentiellement mérité de placer la barre à un niveau plus élevé et de se montrer plus exigeante, pour proposer un véritable bijou cinématographique à la hauteur de son sujet.

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Michael continuera de diviser, comme Jackson le fait depuis plus de trente ans. Tour à tour fustigé puis adulé par le public et par les médias, noyé dans des accusations glaçantes, mais pour lesquelles les conclusions judiciaires sont toujours restées floues, pour mieux être révélé comme un héros protégeant les enfants de la menace d’Epstein : le personnage n’aura jamais livré tous ses secrets. Le projet ne s’y engageait pas non plus. Avec un démarrage honnête, un déroulé parfois frustrant, mais une émotion puissante au rendez-vous, il ne reste plus qu’à espérer que la suite s’oriente vers une voie plus périlleuse, douloureuse, mais nécessaire, tant pour la crédibilité du biopic que celle des Jackson eux-mêmes.

Affaire à suivre.

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