Licorice Pizza : un disque loin de dérailler

Licorice Pizza, sorti en salle le 5 janvier 2022, est le dernier film de Paul Thomas Anderson. Il se déroule dans la Californie de 1973, où un jeune garçon de 15 ans, Gary Valentine (Cooper Hoffman) jeune acteur et entrepreneur dynamique rencontre une jeune femme de 25 ans, Alana Kane (Alana Haim) qui peine à débuter ses années d’adulte et ne trouve pas de projet qui pourrait réellement l’animer. Gary est persuadé qu’Alana est la femme de sa vie, malgré la différence d’âge et de parcours. 

Dans la queue du cinéma, je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre une partie de la conversation des gens qui se trouvaient derrière moi parce que la personne a dit à celle qui l’accompagnait qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour le nombre de places disponibles car “son film est un film de merde que trois personnes connaissent”. Je n’aurais pas vraiment qualifié un film de Paul Thomas Anderson comme cela… mais soit, j’espère qu’elle a bien remarqué que la salle était remplie. 

Une jeunesse sublime

Paul Thomas Anderson n’en est pas à son premier film mais on croirait voir une œuvre de jeunesse. Cela est certainement dû aux choix des acteurs : Alana Haim et Cooper Hoffman interprètent ici leur premier rôle, accompagnés de la véritable famille d’Alana, dont ses deux sœurs avec qui elle a un groupe de musique. C’est un véritable renouvellement du cinéma, avec des jeunes acteurs qui représentent tout le talent et le désir de la nouvelle génération ; surtout par le choix de Cooper Hoffman, fils de Philip S. Hoffman, qui a tourné de nombreuses fois avec le réalisateur. 

Le choix de faire jouer Cooper, un enfant acteur, n’est pas anodin : il montre toutes ses capacités par ce rôle. C’est une belle preuve d’amour venant de Paul Thomas Anderson  qui prend sous son aile le fils de son ancien protégé, protégeant ainsi ce que le passé a pu créer, par la carrière du grand acteur et le fait évoluer en quelque chose de différent mais de toujours aussi beau et grand. 

La justesse et la grandeur de la caméra de Paul Thomas Anderson

Licorice Pizza est presque trop beau pour être analysé. On est happé par cette histoire, faite de péripéties et de personnages qui se croisent et se décroisent… la caméra les sublime ainsi que leur environnement. C’est un film incroyablement dynamique, dans lequel il se passe tellement de choses. Pourtant le réalisateur n’a pas peur de prendre son temps, avec des séquences assez longues qui posent le spectateur devant les personnages et lui font changer de regard sur eux au fur et à mesure que le film avance ; les deux protagonistes se rencontrent lors d’un plan-séquence discret mais techniquement impressionnant : on prend conscience uniquement en voyant les deux amis de Gary derrière eux que les deux protagonistes ne se sont pas éloignés du groupe d’élèves en train de faire la queue pour la photo de classe, leur conversation ayant évolué en même temps que le flux de personnes.

Ce très long plan introduit la personnalité des deux personnages et la relation de force qui règne le long du film : Gary est un adolescent ambitieux qui n’a pas peur de suivre ses désirs et Alana conditionne ses désirs pour qu’ils se rapprochent de ceux des autres adultes… Les personnalités presque opposées au sein du “couple” entraînent une inversion des rôles car c’est Alana du haut de ses 25 ans qui devrait imposer sa hiérarchie dans la relation, mais c’est plutôt Gary qui est perçu comme un leader, auquel Alana s’associe. Au final, on n’a pas vraiment envie de parler d’inversion, mais plutôt d’équilibre : Gary apporte à la jeune femme l’énergie et l’espoir de sa génération et Alana apporte à l’adolescent la force de l’âge ; la très longue séquence où la jeune femme conduit un camion sans essence nous révèle une nouvelle dimension,en fait le personnage le plus fort et le plus persévérant du film. 

C’est peut-être ce qui sauve l’œuvre cinématographique du questionnement moral 

évident : représenter dans la fiction un couple composé d’une personne majeure et d’une personne mineure, ici avec une différence d’âge de dix ans. La question doit tout de même être posée, car même si dans ce cas la personne la plus âgée est une femme, cela n’évince pas la question de la manipulation morale, dû à un rapport de force injuste… mais Gary et Alana ne se mettent pas ensemble avant la dernière minute du film, ils s’éloignent pour se retrouver, et se perdre à nouveau, leurs rencontres hasardeuses sont les preuves de leur destin commun. 

Cooper Hoffmann et Alana Haim qui courrent
Cooper Hoffman et Alana Haim

Une douce lumière portée sur époque révolue

Paul Thomas Anderson apporte une grande importance à la représentation de la jeunesse qui évolue dans les années 1970 aux États-Unis ; c’était déjà le cas avec Boogie Nights par exemple. C’est une époque qu’il n’a pas lui-même connu, étant né pile en 1970. Pourtant en mettant en scène des bribes de cette époque, le réalisateur nous offre à contempler l’essence pure de ce bout de l’Histoire : le star système et son industrie des enfants stars, les entreprises qui naissent et meurent, ici à cause du choc pétrolier…

L’ambiance nostalgique est loin d’être étouffante, car le besoin de mouvement et d’être en vie sont prenants. La chronologie du récit est constituée d’épisodes qui n’ont pas toujours de dénouement, à l’image de ces rôles secondaires qui surgissent dans l’histoire et qui laissent tomber la fiction générale pour aller vivre leurs aventures… C’est une œuvre cinématographique de génie, faite de nuances et de complexités ; le regard positif sur une époque qui a vu naître le réalisateur, en y soulignant la liberté, le désir et le dynamisme, par le biais de ces personnages perpétuellement en mouvement. 

Le talent et l’inspiration de Paul Thomas Anderson ne s’essoufflent pas, comme ses personnages qui courent sans cesse, pour s’éloigner et prendre de l’élan pour mieux se retrouver.

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